Le Manchy (1857) – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

Le Manchy - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancSous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.

La cloche de l’église alertement tintait ;
Le vent de mer berçait les cannes ;
Comme une grêle d’or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crépitait.

Le bracelet aux poings, l’anneau sur la cheville,
Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Telingas portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes de Manille.

Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l’épaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de l’Etang.

Le long de la chaussée et des varangues basses
Où les vieux créoles fumaient,
Par les groupes joyeux des Noirs, ils s’animaient
Au bruit des bobres Madécasses.

Dans l’air léger flottait l’odeur des tamarins ;
Sur les houles illuminées,
Au large, les oiseaux, en d’immenses traînées,
Plongeaient dans les brouillards marins.

Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
A l’ombre des Bois-noirs touffus et du Letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;

Tandis qu’un papillon, les deux ailes en fleur,
Teinté d’azur et d’écarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate
En y laissant de sa couleur ;

On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l’oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.

Tu t’en venais ainsi, par ces matins si doux,
De la montagne à la grand’messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
O charme de mes premiers rêves !

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894), Le Manchy (1857), Poèmes barbares.

Notes :

  • Cette pièce, Le Manchy, évoque un amour d’adolescence du poète pour sa cousine Elixène de La Nux. A son retour dans l’île, en 1843, il ne devait pas la revoir : mariée à Pierre Baillif en 1839, elle mourut à moins de dix-neuf ans en janvier 1840 (d’où l’allusion de la dernière strophe du poème). Il s’agit de l’un des plus célèbres poèmes de Leconte de Lisle.
  • Un manchy désigne aux îles Mascareignes une sorte de palanquin. La personne portée en manchy était sur une couche, d’où la mention de l’oreiller dans ce poème de Leconte de Lisle.
  • Les Télingas étaient des engagés provenant de l’ancien royaume de Télinga, aux Indes (actuel état du Telangana de l’Union Indienne recrée en 2014). L’engagement des Télingas commença à l’Ile Bourbon dès 1828 (soit bien avant la suppression de l’esclavage dans la colonie en 1848), ils furent 7000 à venir.
  • « Bobre : instrument de musique madécasse ou cafre, composé d’une seule corde reliant les bouts d’un arc de bois ou de bambou et portant une calebasse qui assure la résonance. »
  • Madécasse est la forme ancienne du qualificatif « malgache »
  • Le tamarin est un fruit tropical d’origine africaine dont la présence est attestée dans l’île de La Réunion dès 1701.
  • La batiste est une toile de lin en général blanche qui a la particularité d’être extrêmement fine tout en restant sur une trame très serrée. Les rideaux de baptiste fermaient l’habitacle du Manchy.
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