« O plaisir d’avoir pu dans le matin si bon
Dépeindre sur son écritoire
Les jardins de Madères ou de l’Ile Bourbon… »
LES ILES BIENHEUREUSES
Jardins ! O Paradis de ma rêveuse enfance,
Eblouissant mes yeux encor !
Mon cœur vous reconnaît parmi l’incandescence
De la mer et des Iles d’Or.
Les pêches que balance une brise saline
S’empourpraient de fauve chaleur,
Au verger tropical, sur l’aride colline,
Sous les frangipaniers en fleur.
La terrasse où flottait l’encens d’héliotropes
Embaumant la sieste à midi,
Faisait face à la mer où la malle d’Europe
Passait au large dans la nuit.
La liane de Mai festonnait, nuptiale,
La vérandah du bungalow,
Et l’air s’y bleuissait de l’arôme qu’exhale
Un vieux cendrier de Lucknow.
Sous l’humide gazon, dans les bois familiers,
Nos rires, nos jeux et nos cris,
Sous le feuillage noir d’odorants canneliers
Effarouchaient les bengalis.
O Palmes ! O jets d’eau dont la chanson s’épanche
Et se mêle à celle des flots !
Dans le manglier brun, O fleur soudaine et blanche
Des goélands frêles éclos !
(…)
Je te préfère à tous, Jardin dont chaque allée
M’offre ton charme ou ta splendeur ;
Où succède à l’éclat pourpre des azalées,
Du franciscéa la senteur.
J’y cueille tous les ans, tes roses de Décembre,
Tes lys d’Octobre, en Mars, l’œillet,
Et ton lilas de Perse y fleurit dès Septembre,
Après la fraîcheur des Juillets.
L’Eté serait trop court pour ta folle Pomone !
Lors, brouillant le Jeu des Saisons,
Le Printemps et l’Hiver y invitent l’Automne
A couronner leur déraison.
Le vent vient défeuiller tes arbres de Cythère
En Août, lorsque les citronniers
Etoilent des blancheurs de corolles légères
Les régimes des bananiers.
Jardin où tant d’oiseaux font moisson de brindilles
Pour nicher dans les hauts palmiers,
Et, du matin au soir, emplissent de leurs trilles
La ramure des camphriers !
Où l’oblique rayon tout rose de l’Aurore
Revêt les troncs gris de vermeil…
Où le doux crépuscule attarde aux fleurs encore
La jeune flamme du soleil…
Où je m’en vais songeuse errer au clair de lune
Dans la brise aux reflets d’argent
Qui, berçant des bambous les vergues et les hunes,
Leur arrache un gémissement…
Jardins des îles d’Or ! Jardins de mon enfance !
Gardez en mes yeux éblouis,
Les rêves, les amours de mon adolescence,
Sourires de vos Paradis !
Anne-Marie de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943), Jardin des îles, Poèmes pour l’Ile Bourbon, 1941.
*
L’écriture du poème Jardin des îles date du mois de septembre 1933.