Les doigts étincelants de la vague océane
Ont ciselé l’anneau de tes savanes ;
Les anciens volcans
Ont creusé tes ravins, ont sculpté ta montagne ;
Le soleil et la pluie ont béni tes campagnes,
Mon pays rayonnant !
Tu contemplais longtemps, sur des flots solitaires,
L’immuable reflet des aubes millénaires.
Ton cœur silencieux
Palpitait alangui dans l’or des crépuscules,
Lourd du rêve immobile où le siècle s’annule
Sous le regard de Dieu.
La Forêt étendait, puissante, inviolée,
La ramure, de nids et d’élytres peuplée,
De ses nattes géants ;
Et, des cimes des monts, aux falaises, aux plages,
Seuls, les oiseaux jaseurs froissaient sous le feuillage,
Le silence odorant.
Le datura, l’orchis et le pâle longose
Emmêlaient leurs encens, et la fleur de jamrose
Défaisait son pistil
A l’ombre des troncs que l’aurore ensanglante,
Où la brise imprégnait de senteurs enivrantes
Son voyage d’exil.
Son souffle, un jour guida, vers ta rive, les voiles
De nefs que conduisaient la Croix des champs d’étoiles.
Un lumineux matin,
Des hommes sont venus vers Toi. Porteurs de flamme,
Royaux, ils t’ont fait don tout ensemble d’une âme,
D’un nom et d’un destin.
Ils ont brisé la chaîne de ton privilège.
Ils ont, de l’ineffable et divin sortilège,
Rompu le filet d’or.
Mais tes yeux clos se sont ouverts, et, sur ta lèvre
Ont frémi des émois inconnus et la fièvre,
L’orgueil des beaux essors.
Durs pionniers, ils ont, sans faiblir à la peine,
Su vaincre ta forêt, ensemencer ta plaine,
Défricher tes halliers.
Mais, que de fois, soudain, mordus de nostalgie,
Leur cœur s’émut, songeant à la France, Patrie
Qu’on ne peut oublier !
L’humble clocher de bois dressé sur ton rivage
Rappelait à chacun le champ et le village
Qu’il ne devait revoir ;
Et leurs yeux se mouillaient en écoutant, sereine,
Tinter la cloche qui disait, comme en Touraine,
La douceur des beaux soirs.
Ils pliaient les genoux et portaient des couronnes
Au pauvre autel de pierre où trônait la Madone
D’olivier ou d’ormeau ;
Et, fidèles aux saints des paroisses natales,
Ils nommaient, d’après eux, le torrent qui dévale.
La crique ou le hameau.
Les parlers de Bretagne et de l’Ile de France
Et les dictons normands, les chansons de Provence,
Aux lèvres se nouant,
Sous les toits de palmier menaient la farandole ;
Et les sangs se mêlant achevaient le symbole
Aux fronts clairs des enfants.
Ils dorment aujourd’hui sous le sable des grèves
Du sommeil en lequel tout noble effort s’achève,
S’affirme ou se défait.
Ils possèdent toujours leur trésor, O mon Ile !
Ces coteaux, ces vallons, ces bois, ces champs fertiles
Où leur race renaît.
N’as-tu point regretté les splendeurs solitaires
De l’Aube où, vierge encor, Douce Silentiaire,
Penchée au bord des flots,
Tu te berçais infiniment du même songe,
Ignorant, de l’humain, les clartés, le mensonge,
Le rire et les sanglots ?
Non ! Tu sus préférer l’angoisse maternelle
Qui tressaille en l’Amante, et l’étreinte immortelle,
Le baiser triomphal.
Tu n’as pas craint la vie et tout ce qu’elle fonde…
Son rythme bruissant, sa souffrance féconde,
Son dur labeur royal.
Sans vain regret des stériles béatitudes,
Tu fis tienne à jamais la haute inquiétude
Qui recréa ton cœur,
Toi qui fus l’Epouse et demeures l’aïeule,
Au front que l’on vénère, aux mains qu’on baise, seules,
En les mouillant de pleurs.
Mais savourant ta part plus ample du Mystère
Des douleurs, des amours, de l’espoir, des prières,
Des tremblants renouveaux,
Tu gardes, O Patrie ! une grave tendresse
A ceux qui t’ont légué leur suprême richesse :
La tombe et les berceaux.
Tu vois flotter leur ombre au bord de tes collines,
Tandis que vibre encore au creux de tes ravines
Un écho de leurs voix.
Tu sens battre en ton cœur leur Désir et leur Rêve…
Leur sang se mêle au tien. Il bouillonne en la sève
Des moissons et des bois.
Anne-Mary de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943), La légende de l’Ile, Poèmes pour l’Ile Bourbon, novembre 1935. Éditions Classiques Garnier, 1941 (réimpr. 2008) (OCLC 974790860)