Lettre au chevalier de Bertin – Evariste de Forges de Parny (1753 † 1814)

Lettre au chevalier de Bertin - Evariste de Forges de Parny - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancDe l’île de Bourbon, janvier 1775

Tu veux donc, mon ami, que je te fasse connaître ta patrie ? tu veux que je te parle de ce pays ignoré, que tu chéris encore parce que tu n’y es plus ? je vais tâcher de te satisfaire en peu de mots.

L’air est ici très sain ; la plupart des maladies y sont totalement inconnues ; la vie est douce, uniforme, et par conséquent fort ennuyeuse; la nourriture est peu variée ; nous n’avons qu’un petit nombre ils sont excellents.

Ici ma main dérobe à l’oranger fleuri
Ces pommes dont l’éclat séduisit Atalante ;
Ici l’ananas plus chéri
Elève avec orgueil sa couronne brillante ;
Sur ce coteau l’atte pierreuse
Livre à mon appétit une crème flatteuse ;
La grenade plus loin s’entr’ouvre avec lenteur ;
La banane jaunit sous sa feuille élargie ;
La mangue me prépare une chair adoucie ;
Un miel solide et dur pend en haut du dattier ;
La pêche croît aussi sur ce lointain rivage ;
Et plus propice encor, l’utile cocotier
Me prodigue à la fois le mets et le breuvage.

Voilà tous les présents que nous fait Pomone ; pour l’amante de Zéphire, elle ne visite qu’à regret ces climats brûlants.

Je ne sais pourquoi les poètes ne manquent jamais d’introduire un printemps éternel dans les pays qu’ils veulent rendre agréables : rien de plus maladroit ; la variété est la source de tous nos plaisirs, et le plaisir cesse de l’être quand il devient habitude. Vous ne voyez jamais ici la nature rajeunie ; elle est toujours la même ; un vert triste et sombre vous donne toujours la même sensation. Ces orangers, couverts en même temps de fruits et de fleurs, n’ont pour moi rien d’intéressant, parce que jamais leurs branches dépouillées ne furent blanchies par les frimas. J’aime à voir la feuille naissante briser son enveloppe légère ; j’aime à la voir croître, se développer, jaunir et tomber. Le printemps plairait beaucoup moins, s’il ne venait après l’hiver.

O mon ami ! lorsque mon exil sera fini, avec quel plaisir je reverrai Feuillancourt au mois de mai ! avec quelle avidité je jouirai de la nature! avec quels délices je respirerai les parfums de la campagne ! avec quelle volupté je foulerai le gazon fleuri ! Les plaisirs perdus sont toujours les mieux sentis. Combien de fois n’ai-je pas regretté le chant du rossignol et de la fauvette ! Nous n’avons ici que des oiseaux braillards, dont le cri importun attriste à la fois l’oreille et le cœur. En comparant ta situation à la mienne, apprends, mon ami, à jouir de ce que tu possèdes.

Nous avons, il est vrai, un ciel toujours pur et serein ; mais nous payons trop cher cet avantage. L’esprit et le corps sont anéantis par la chaleur ; tous leurs ressorts se relâchent ; l’âme est dans un assoupissement continuel ; l’énergie et la vigueur intérieures se dissipent par les pores. Il faut attendre le soir pour respirer ; mais vous cherchez en vain des promenades.

D’un côté mes yeux affligés
N’ont pour se reposer qu’un vaste amphithéâtre
De rochers escarpés que le temps a rongés ;
De rares abrisseaux, par les vents outragés,
Y croissent tristement sur la pierre rougeâtre,
Et des lataniers allongés
Y montrent loin à loin leur feuillage grisâtre.
Trouvant leur sûreté dans leur peu de valeur,
Là d’étiques perdreaux de leurs ailes bruyantes
Rasent impunément les herbes jaunissantes,
Et s’exposent sans crainte au canon du chasseur.
Du sommet des remparts dans les airs élancée,
La cascade à grand bruit précipite ses flots,
Et, roulant chez Thétis son onde courroucée,
Du Nègre infortuné renverse les travaux.
Ici, sous les confins des états de Neptune,
Où jour et nuit son épouse importune
Afflige les échos de longs mugissemens,
Du milieu des sables brûlans
Sortent quelques toits de feuillage ;
Rarement le Zéphir volage
Y rafraîchit l’air enflammé ;
Sous les feux du soleil le corps inanimé
Reste sans force et sans courage.
Quelquefois l’Aquilon bruyant,
Sur ses ailes portant l’orage,
S’élance du sombre orient ;
Dans ses antres l’onde profonde
S’émeut, s’enfle, mugit et gronde ;
Au loin sur la voûte des mers
On voit des montagnes liquides
S’élever, s’approcher, s’élancer dans les airs,
Retomber et courir sur les sables humides ;
Les flammes du volcan brillent dans le lointain :
L’Océan franchit ses entraves,
Inonde nos jardins, et porte dans nos caves
Des poissons étonnés de nager dans le vin.

Le bonheur, il est vrai, ne dépend pas des lieux qu’on habite ; la société, pour peu qu’elle soit douce et amusante, dédommage bien des incommodités du climat. Je vais essayer de te faire connaître celle qu’on trouve ici.

Le caractère du Créole est généralement bon ; c’est dommage qu’il ne soit pas à même de le polir par l’éducation. Il est franc, généreux, brave, et téméraire. Il ne sait pas couvrir ses véritables sentiments du masque de la bienséance ; si vous lui déplaisez, vous n’aurez pas de peine à vous en apercevoir ; il ouvre aisément sa bourse à ceux qu’il croit ses amis ; n’étant jamais instruit des détours de la chicane, ni de ce que l’on nomme les affaires, il se laisse souvent tromper. Le préjugé du point d’honneur est respecté chez lui plus que partout ailleurs. Il est ombrageux, inquiet et susceptible à l’excès ; il se prévient facilement, et ne pardonne guère. Il a une adresse peu commune pour les arts mécaniques ou d’agrément ; il ne lui manque que de s’éloigner de sa patrie et d’apprendre. Son génie indolent et léger n’est pas propre aux sciences ni aux études sérieuses ; il n’est pas capable d’application et ce qu’il sait, il le sait superficiellement et par routine.

(…)

Mais sur cet affligeant tableau,
Qu’à regret ma main continue,
Ami, n’arrêtons point la vue,
Et tirons un épais rideau ;
Dégageons mon âme oppressée
Sous le fardeau de ces ennuis :
Sur les ailes de la Pensée
Dirigeons mon vol à Paris,
Et revenons à la caserne,
Aux gens aimables, au Falerne,
A toi, le meilleur des amis,
A loi, qui du sein de la France
M’écris encor dans ces déserts,
Et que je vois bâiller d’avance
En lisant ma prose et mes vers.

Que fais-tu maintenant dans Paris ? tandis que le soleil est à notre zénith, l’hiver vous porte à vous autres la neige et les frimas.
(…)

Peut-être hélas ! dans ce moment,
Où ma plume trop paresseuse
Te griffonne rapidement
Une rime souvent douteuse,
Assiégeant un large pâté
D’Alsace, arrivé tout à l’heure,
Vous buvez frais à ma santé,
Qui pourtant n’en est pas meilleure.

(…)

Et vous, ô mes amis ! lorsque l’Aurore, prenant une robe plus éclatante, vous annoncera l’heureux jour qui doit me ramener dans vos bras, qu’une sainte ivresse s’empare de vos âmes :

D’une guirlande nouvelle
Ombragez vos jeunes fronts ;
Et qu’au milieu des flacons
Brille le myrte fidèle.
Qu’auprès d’un autel fleuri
Chacun d’une voix légère
Chante pour toute prière,
Regina potens Cypri ;
Puis venant à l’accolade
D’un ami ressuscité,
Par une triple rasade,
Vous salûrez ma santé.

Evariste de Forges, chevalier de Parny (1753 † 1814), Œuvres complètes, tome I (1775-1806) – Mélanges – Au même (Lettre au chevalier de Bertin). De l’Ile de Bourbon, janvier 1775.

Commentaire

Cette lettre s’inscrit dans la tradition épistolaire du XVIIIème siècle, où l’échange de pensées était autant un art littéraire qu’un moyen de commenter la société. Evariste de Forges de Parny, dont l’esprit vif et la verve acérée traversent ses écrits, s’adresse ici par sa Lettre au chevalier de Bertin, à un ami d’enfance ayant quitté l’Ile Bourbon pour la Métrople. Par ce courrier, Parny conjugue élégance formelle, critique sociale et réflexion morale, dévoilant ainsi la complexité d’une époque en pleine transition.

Connu pour son style à la fois raffiné et impertinent, Parny mixe ici dans son épître prose et vers. L’auteur, s’adressant à un ami nostalgique de sa patrie, use d’un ton à la fois descriptif et poétique mais aussi ironique pour évoquer la nature, le climat et même les caractères locaux. Ce document se révèle être à la fois un témoignage de l’expérience de la vie sous les Tropiques et une méditation sur le contraste entre la diversité apparente de la vie insulaire et l’uniformité qui, paradoxalement, en rend le quotidien terne.

Cette Lettre au chevalier de Bertin de janvier 1775 se présente ainsi comme un texte riche et contrasté. D’un côté, elle célèbre l’abondance et la beauté d’un environnement tropical, fait de fruits exotiques et de paysages grandioses ; de l’autre, elle dénonce l’uniformité, la monotonie et même la rudesse d’un climat qui asphyxie les sens et l’esprit. Par son ton ironique et sa verve poétique, l’auteur transforme une description de l’île de Bourbon en une réflexion sur le rapport entre nature, société et sentiment d’exil. Au final, cette Lettre au chevalier de Bertin n’est pas seulement un portrait de terre lointaine, mais également un écho vibrant du désir d’apprécier la richesse de ce que l’on possède.

En savoir plus pour replacer la Lettre au chevalier de Bertin dans son contexte littéraire :
Jean-Michel Racault. L’ailleurs et l’exotisme dans l’œuvre de Parny : contours, empreintes et traces.
Séminaire ”Poésies érotiques d’Evariste Parny”, Ecole Doctorale Européenne des Universités de
Bologne et Clermont-Ferrand, Dec 2010, Pont-du-Chateau, France. pp.7-43. ffhal-01174568f

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