Sieste à Bourbon – Raphaël Barquissau (1888 † 1961)

La Sieste - Raphaël Barquissau - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancSieste à Bourbon

Dans l’air accablé de midi, dans l’île
Où Eléonore enchanta Parny,
Où, rongeant son frein, Leconte de Lisle
Se désespérait de vivre inutile
Et clamait ses vers au vide infini,

Enfant, j’ai connu des heures heureuses,
Liseur de romans aux yeux dévorants,
Quand le dur soleil faisait transparents
Les volets mal clos des siestes trompeuses,
Tandis que dormaient vraiment mes parents.

La chaleur du jour rougissait mes joues
Qu’empourprait aussi le livre secret ;
Des volets filtrait la magique roue
Où des chœurs dansants d’insectes dorés
Emportaient mon rêve au monde ignoré.

L’appel d’un marchand traînait dans l’espace,
Bazardier criant tomate ou poisson,
« Bonbons Ma-lakoff… », « Bien grillé pista-ce… ».
Parfois dansait dans l’air d’un accordéon,
Parfois la chanson grêle d’un grillon.

Le corps engourdi laissait l’esprit libre ;
Le café très fort et les fruits musqués
Faisaient travailler en lui chaque fibre :
La langueur créole est l’abri discret
Où gronde un volcan dont rien n’apparait.

La chute du jour ramenait la vie,
Les propos légers, les sorties du soir,
Les fleurs embaumaient sous les arrosoirs,
Et l’île Bourbon, vieillotte et ravie,
Prenait l’air de France au milieu des Noirs.

La nuit venait bleue et pleine d’étoiles.
La varangue obscure et ses vieux fanjans
Gardaient la fraîcheur de l’eau sur les dalles,
Et la lune aussi coulait froide et pâle
Sur les bananiers d’opale et d’argent.

Et l’on s’en allait au frisson des palmes
Par la ville morte aux vieilles maisons
Sur le pont de bois buter aux flots calmes
Qui fermaient au nord tout notre horizon,
L’éternel désir de fuir sa prison.

Raphaël Barquissau (1888 † 1961),  Sieste à Bourbon. Au delà de la mer… Au delà de l’amour (1953).

Notes :

  • Fanjan : Le terme « fanjan » désigne une variété de fougère arborescente que l’on trouve principalement dans les montagnes de La Réunion. Ce végétal, qui peut atteindre plusieurs mètres de hauteur, est caractéristique des forêts humides de l’île et occupe une place importante dans la culture et l’écologie locale. Traditionnellement, on récupère leurs troncs dans lesquels on taille des pots de fleur ou encore on en fait des plaques suspendues au mur, dans lesquels et sur lesquels on plante des orchidées ou autres plantes tropicales. Les varangues (vérandas) réunionnaises sont traditionnellement remplies de plantes qui poussent dans ces fanjans.

A l’île natale – Auguste Lacaussade (1815 † 1897)

A l'île natale - Auguste Lacaussade - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancA L’ILE NATALE

O terre des palmiers, pays d’Eléonore,
Qu’emplissent de leurs chants la mer & les oiseaux !
Ile des bengalis, des brises, de l’aurore !
Lotus immaculé sortant du bleu des eaux !
Svelte et suave enfant de la forte nature,
Toi qui sur les contours de ta nudité pure,
Libre, laisses rouler au vent ta chevelure,
Vierge et belle aujourd’hui comme Eve à son réveil ;
Muse natale, muse au radieux sourire,
Toi qui dans tes beautés, jeune, m’appris à lire,
A toi mes chants ! à toi mes hymnes et ma lyre,
O terre où je naquis ! ô terre du soleil !

Auguste Lacaussade (1815 † 1897), A l’Ile Natale, Poèmes et Paysages (1852).

*

Curieusement, deux poèmes d’Auguste Lacaussade s’intitulent « A l’île natale » : le premier, que nous présentons ci-dessus, figure en tête des poèmes de son recueil Poèmes et Paysages publié en 1852 et constitue comme un bref prélude. Après celui-ci commence une suite numérotée de I à LXXXV de poésies de l’auteur, largement inspirées de ses souvenirs d’enfance à l’Ile Bourbon (actuelle Ile de La Réunion). Puis en guise de conclusion non numérotée, un second poème intitulé lui aussi « A l’île natale » constitue le postlude du recueil et n’est guère plus long que le premier (16 alexandrins contre 12 dans le premier). Voici celui-ci :

*

A L’ILE NATALE

Je puis mourir : j’ai dit, ô mon île natale !
Ton ciel, tes monts, tes bois, tes champs, tes eaux, tes mers.
Mon âme t’a payé sa dette filiale :
Sur tes flancs de granit j’ai buriné mon vers.
Chez moi ce n’est point l’art, c’est le cœur qui te chante.
Ma piété pour toi fit ma voix plus touchante ;
Mon cœur m’a révélé tes secrètes beautés.
D’autres fils te naîtront qui des muses hantés,
Admirant à leur tour tes splendeurs et ta grâce,
Par tes vals escarpés cheminant sur ma trace,
Lisant partout mon nom sous la ronce vorace,
Rediront après moi ton ciel, tes monts, tes bois.
Souris avec orgueil à leur lyre nouvelle !
L’écho de tes rochers me restera fidèle,
Car, versant à mes vers ta sève maternelle,
Ton âme, ô mon pays ! a passé dans ma voix.

Flots des mers – Léon Dierx (1838 † 1912)

Flots des mers - Léon Dierx - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancFlots des mers.

A Emile Bergerat.

Flots qui portiez la vie au seuil obscur des temps,
Qui la roulez toujours en embryons flottants
Dans le flux et reflux du primitif servage,
Éternels escadrons cabrés sur un rivage
Ou contre un roc, l’écume au poitrail, flots des mers,
Que vos bruits et leur rythme immortel me sont chers !
Partout où recouvrant récifs, galets de sables,
Escaladant en vain les bords infranchissables,
Vous brisez votre élan tout aussitôt repris,
Vous aurez subjugué les coeurs et les esprits.
L’ordre immémorial au même assaut vous lance,
Et vous n’aurez connu ni repos ni silence
Sur ce globe où chaque être, après un court effort,
Pour l’oublier se fait immobile et s’endort.
Enfanteurs de la nue éclatante ou qui gronde,
Flots des mers, ennemis de tous les caps du monde,
Vous leur jetez avec vos limons coutumiers
Son rêve et son histoire épars en des fumiers.
Dans vos sillons mouvants submergés par vos cimes
Vous ensevelissez et bercez vos victimes,
Ainsi qu’en le berçant vous poussez devant vous
L’animalcule aveugle éclos dans vos remous.
A tous les sols marins votre appel se répète.
Mais sous l’azur limpide ou pendant la tempête,
Doux murmure expirant sur la grève, ou fureur
Retentissante au fond des vieux gouffres d’horreur,
C’est à jamais un chant de détresse et de plainte.
Perpétuels martyrs refoulés dans l’étreinte,
Armée aux rangs serrés qui monte et qui descend,
Un désir est en vous qui se sait impuissant.
Que la nuit s’épaississe ou bien que le jour croisse,
Vous accourez de loin, vous rapportez l’angoisse,
Aux pieds de vos remparts certains vous revenez,
Et mêlez aux rumeurs des ans disséminés
Les soupirs inconnus, les voix de ceux qu’on pleure.
La vôtre est toujours jeune et seule ici demeure.
Messagers du chaos, damnés de l’action,
Serviteurs du secret de la création,
Votre spectacle auguste et sa vaste harmonie
Emouvront plus que tout la pensée infinie.
Nous n’aurons combattu qu’une heure ; incessamment,
Vous clamez dans l’espace un plus ancien tourment !
Ah ! n’est-il pas celui d’une âme emprisonnée
Qui, ne sachant pourquoi ni comment elle est née,
Le demande en battant les murs de l’horizon ?
Flots sacrés ! L’univers est encor la prison !
Nous avons beau fouiller et le ciel et la terre,
Tout n’est que doute, énigme, illusion, mystère.

Léon Dierx (1838 † 1912), Prince des poètes, Flots des mers, Les Lèvres closes.

L’odeur sacrée – Léon Dierx (1838 † 1912)

L'odeur sacrée - Léon Dierx - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancL’odeur sacrée

A Armand Silvestre.

Dans la douceur du soir, pour ravir le rêveur,
Un rayon plus royal octroyé par faveur
Irradie, arrosant l’horizon qu’il irise.
Et la forêt s’embrase au soupir de la brise ;
Et la mare où se mire un troupeau lent et las
S’est moirée à son tour de miroitants éclats,
Et l’ombre est couleur d’ambre et tout s’y recolore.
Pour ravir le rêveur un éclair vient d’éclore
Dans la douceur du soir aux bleus vite éblouis,
Un éclair revenu des jours évanouis !
Sur la rumeur éparse où l’esprit se disperse,
L’écho d’un frais refrain qu’on écoute et qui berce
Met au cœur rajeuni l’ingénu battement
D’autrefois, aux clartés d’un climat plus clément,
Quand l’âme encore crédule a les joyeux coups d’ailes
Et l’essor arrondi d’un essaim d’hirondelles ;
Et les frais souvenirs, la savane et le toit
Paternel, tout revit, revient et se revoit.
Une odeur adorable est sur la plaine et plane
En s’affinant dans l’or de l’air plus diaphane,
Odeur sacrée en qui tout vain parfum se fond,
Qui s’exhale on ne sait de quel péril, du fond
De quel ravin boisé rêvant sous les tropiques,
De quelle Ithaque en fleurs des mers aromatiques ?
L’odeur d’El-Dorado qu’a seul un premier sol
Sur ce val apaisé repose un peu son vol,
Pour ravir le rêveur, et déroule la spire
Des espoirs embaumés que de loin il aspire,
Croyant ouïr les voix de son enfance et voir
Ses clairs matins passer dans la douceur du soir.

Léon Dierx (1838 † 1912), Prince des Poètes, L’odeur sacrée, Les Lèvres closes.

Notes :

  • Ithaque : Île grecque située dans la mer Ionienne, connue principalement comme le foyer d’Ulysse, héros de l’Odyssée d’Homère. Dans la mythologie grecque, Ithaque représente le symbole de la maison et de la fidélité. Ulysse y revient après un long voyage plein d’épreuves et de péripéties, soulignant les thèmes du retour et de l’attachement à la patrie. Dans l’histoire littéraire, Ithaque est souvent évoquée pour symboliser le but ultime de toute quête ou aventure, une destination finale après une longue période d’errance. Léon Dierx utilise cette référence pour évoquer des thèmes de nostalgie, de voyage et de retour.
  • El-Dorado : Terme d’origine espagnole signifiant « le doré », utilisé initialement pour désigner une cité mythique supposée regorger d’or et de richesses inestimables. La légende d’El-Dorado remonte au XVIème siècle, à l’époque des explorations espagnoles en Amérique du Sud, où des récits évoquaient un roi recouvert de poudre d’or réalisant des offrandes dans un lac sacré. Cette quête de l’El-Dorado a alimenté de nombreuses expéditions infructueuses et tragiques, symbolisant la recherche désespérée de richesse et de gloire.

Un coucher de soleil – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

Un coucher de soleil - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel Blanc

Sur la côte d’un beau pays,
Par delà les flots Pacifiques,
Deux hauts palmiers épanouis
Bercent leurs palmes magnifiques.

À leur ombre, tel qu’un Nabab
Qui, vers midi, rêve et repose,
Dort un grand tigre du Pendj-Ab,
Allongé sur le sable rose ;

Et, le long des fûts lumineux,
Comme au paradis des genèses,
Deux serpents enroulent leurs nœuds
Dans une spirale de braises.

Auprès, un golfe de satin,
Où le feuillage se reflète,
Baigne un vieux palais byzantin
De brique rouge et violette.

Puis, des cygnes noirs, par milliers,
L’aile ouverte au vent qui s’y joue,
Ourlent, au bas des escaliers,
L’eau diaphane avec leur proue.

L’horizon est immense et pur ;
À peine voit-on, aux cieux calmes,
Descendre et monter dans l’azur
La palpitation des palmes.

Mais voici qu’au couchant vermeil
L’oiseau Rok s’enlève, écarlate :
Dans son bec il tient le soleil,
Et des foudres dans chaque patte.

Sur le poitrail du vieil oiseau,
Qui fume, pétille et s’embrase,
L’astre coule et fait un ruisseau
Couleur d’or, d’ambre et de topaze.

Niagara resplendissant,
Ce fleuve s’écroule aux nuées,
Et rejaillit en y laissant
Des écumes d’éclairs trouées.

Soudain le géant Orion,
Ou quelque sagittaire antique,
Du côté du septentrion
Dresse sa stature athlétique.

Le Chasseur tend son arc de fer
Tout rouge au sortir de la forge,
Et, faisant un pas sur la mer,
Transperce le Rok à la gorge.

D’un coup d’aile l’oiseau sanglant
S’enfonce à travers l’étendue ;
Et le soleil tombe en brûlant,
Et brise sa masse éperdue.

Alors des volutes de feu
Dévorent d’immenses prairies,
S’élancent, et, du zénith bleu,
Pleuvent en flots de pierreries.

Sur la face du ciel mouvant
Gisent de flamboyants décombres ;
Un dernier jet exhale au vent
Des tourbillons de pourpre et d’ombres ;

Et, se dilatant par bonds lourds,
Muette, sinistre, profonde,
La nuit traîne son noirs velours
Sur la solitude du monde.

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894), Un coucher de soleil, Poèmes barbares.

Notes :

  • Ce poème, Un coucher de soleil, a été composé par Leconte de Lisle en 1862.

Saint-Gilles – Louis Ozoux (1869 † 1935)

Saint-Gilles - Louis Ozoux - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancSaint-Gilles, Poèmes réunionnais

Flots bleus et verts tachés des barques aux focs blancs
Qui mourrez dolemment sur une grève blanche ;
Môle antique et noirci, dur éperon qui tranche,
Portant le grondement et l’écume à ses flancs.

Parmi les sables bas, un long et mol étang
Où le vieux cocotier se reflète et se penche ;
Où la Ravine exquise, en murmures, s’épenche,
Et qui flue à la mer, très lent, en serpentant.

Sous les arbres ombreux la route claire et douce
Que les grands filaos feutrent de paille rousse ;
Des jardins toujours frais d’aubergines et d’aulx ;

Et des collines d’or, diadème de l’anse,
D’où les zébus gibbeux s’acheminent vers l’eau
Et qui montent par bonds jusqu’au Bénare immense.

Louis Ozoux (1869 † 1935), Saint-Gilles, Poèmes réunionnais 1939.

Notes :

  • Le terme « gibbeux » est un adjectif qui décrit quelque chose qui a une forme bombée ou renflée.
  • Le Bénare désigne globalement le Grand Bénare et le Petit Bénare, deux sommets emblématiques de l’île de La Réunion qui dominent Saint-Gilles et tout l’Ouest de l’Ile de La Réunion. Ces deux sommets, bien que moins célèbres que le Piton des Neiges ou le Piton de la Fournaise, offrent des panoramas exceptionnels et des expériences de randonnée inoubliables.Le Grand Bénare
    Le Grand Bénare, culminant à 2 898 mètres, est le troisième plus haut sommet de l’île après le Piton des Neiges et le Gros Morne. Les randonneurs qui atteignent le sommet du Grand Bénare sont récompensés par une vue panoramique qui s’étend du littoral ouest jusqu’au Piton des Neiges, en passant par les crêtes escarpées et les ravines profondes des cirques de Mafate et de Cilaos.

    La randonnée jusqu’au sommet du Grand Bénare est un défi apprécié des amateurs de trekking. Le point de départ le plus courant est le Maïdo, un point de vue accessible en voiture qui se trouve déjà à une altitude de 2 200 mètres. De là, le sentier grimpe à travers une végétation variée, incluant des forêts de tamarins et des landes d’altitude, jusqu’à atteindre le sommet. La randonnée dure environ 5 à 6 heures aller-retour, en fonction du rythme des marcheurs et des conditions météorologiques.

    Le Petit Bénare
    Le Petit Bénare, bien que moins connu et moins élevé que son grand frère, n’en est pas moins intéressant. Il se situe à une altitude de 2 600 mètres et offre également de superbes points de vue, notamment sur le cirque de Cilaos, mais aussi sur l’Ouest de l’Ile et Saint-Gilles-les-Bains. Ce sommet est souvent moins fréquenté que le Grand Bénare, ce qui en fait une destination idéale pour les randonneurs en quête de tranquillité.

Jardin des îles – Anne-Marie de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943)

Jardin des îles - Anne-Mary de Gaudin de Lagrange - Poésie réunionnaise - Le Pétrel Blanc« O plaisir d’avoir pu dans le matin si bon
Dépeindre sur son écritoire
Les jardins de Madères ou de l’Ile Bourbon… »
LES ILES BIENHEUREUSES

Jardins ! O Paradis de ma rêveuse enfance,
Eblouissant mes yeux encor !
Mon cœur vous reconnaît parmi l’incandescence
De la mer et des Iles d’Or.

Les pêches que balance une brise saline
S’empourpraient de fauve chaleur,
Au verger tropical, sur l’aride colline,
Sous les frangipaniers en fleur.

La terrasse où flottait l’encens d’héliotropes
Embaumant la sieste à midi,
Faisait face à la mer où la malle d’Europe
Passait au large dans la nuit.

La liane de Mai festonnait, nuptiale,
La vérandah du bungalow,
Et l’air s’y bleuissait de l’arôme qu’exhale
Un vieux cendrier de Lucknow.

Sous l’humide gazon, dans les bois familiers,
Nos rires, nos jeux et nos cris,
Sous le feuillage noir d’odorants canneliers
Effarouchaient les bengalis.

O Palmes ! O jets d’eau dont la chanson s’épanche
Et se mêle à celle des flots !
Dans le manglier brun, O fleur soudaine et blanche
Des goélands frêles éclos !

(…)

Je te préfère à tous, Jardin dont chaque allée
M’offre ton charme ou ta splendeur ;
Où succède à l’éclat pourpre des azalées,
Du franciscéa la senteur.

J’y cueille tous les ans, tes roses de Décembre,
Tes lys d’Octobre, en Mars, l’œillet,
Et ton lilas de Perse y fleurit dès Septembre,
Après la fraîcheur des Juillets.

L’Eté serait trop court pour ta folle Pomone !
Lors, brouillant le Jeu des Saisons,
Le Printemps et l’Hiver y invitent l’Automne
A couronner leur déraison.

Le vent vient défeuiller tes arbres de Cythère
En Août, lorsque les citronniers
Etoilent des blancheurs de corolles légères
Les régimes des bananiers.

Jardin où tant d’oiseaux font moisson de brindilles
Pour nicher dans les hauts palmiers,
Et, du matin au soir, emplissent de leurs trilles
La ramure des camphriers !

Où l’oblique rayon tout rose de l’Aurore
Revêt les troncs gris de vermeil…
Où le doux crépuscule attarde aux fleurs encore
La jeune flamme du soleil…

Où je m’en vais songeuse errer au clair de lune
Dans la brise aux reflets d’argent
Qui, berçant des bambous les vergues et les hunes,
Leur arrache un gémissement…

Jardins des îles d’Or ! Jardins de mon enfance !
Gardez en mes yeux éblouis,
Les rêves, les amours de mon adolescence,
Sourires de vos Paradis !

Anne-Marie de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943), Jardin des îles, Poèmes pour l’Ile Bourbon, 1941.

*

L’écriture du poème Jardin des îles date du mois de septembre 1933.

Mon cœur brûlant au songe – Auguste Brunet (1878 † 1957)

Mon cœur brûlant au songe - Auguste Brunet - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancMon cœur brûlant au songe anxieux de l’Eté
Evoque, en la clarté brusque du jour d’orage,
Le vieux toit sommeillant dans le tiède feuillage
Au miroir du vivier rosement refflété ;

Et l’allée où le vent soulevant la charmille,
Dans un émoi chantant de prochaine forêt,
A l’air de chuchoter un vague et long secret
Dont se souvient le banc, doux veilleur de la grille.

… Tu venais, sous ton grand chapeau de vétyver,
Avec un pointillé de jour rose au visage,
Ombre légère, enfant très rieuse et sage,
La vibrante chaleur animait ton teint d’air.

Les cloches n’étaient plus au ciel tremblant et vide
Qu’un murmure d’azur, la cascade qu’un chant,
La tonnelle qu’un flot de parfums s’épanchant
Au silence porté par le bassin sans vide…

Je verrais de l’auvent au blond store baissé,
Le long de la pelouse où brille la volière,
Ta robe chatoyante et la fine lumière
De ton chapeau de paille odorant et tressé.

Je ferme un peu les yeux pour te voir apparaître
Dans le doux cadre ancien où je pressens ton pas :
Le vieux salon à flore éteinte de lampas !
S’est ébloui soudain, lui qui dormais peut-être !

… Je songe à cet amour comme au plus tendre jeu
De notre claire enfance, au miel doré des mangues,
A ton rire de colibri sous les varangues,
A la mer somnolente et grise vers Saint-Leu…

De longs vols de ramiers attristent le soir bleu.

Auguste Brunet (1878 † 1957), Mon cœur brûlant au songe, Exils dorés des îles, 1920.

Le Cap Bernard – Auguste Lacaussade (1817 † 1897)

Le Cap Bernard depuis le Barachois - poème d'Auguste LacaussadeLE CAP BERNARD

À ***

Jetons des fleurs sur nos amitiés mortes.

Si nos barques jamais, par la vague entraînées,
Devaient sur d’autres mers ensemble dériver ;
Dans cette île lointaine où nos âmes sont nées,
Si nous devions jamais, ami, nous retrouver ;

Emportons, emportons nos dieux et notre culte !
Ne changeons point d’amour en changeant d’horizon.
N’imitons point ceux-là dont la vieillesse insulte
Le rêve qu’adora leur première saison.

N’oublions point nos dieux sur les plages natales,
Sur les autels de l’Art veillons jusqu’au tombeau !
Comme ce feu sacré que gardaient les Vestales,
Gardons vivant en nous l’amour sacré du beau.

Amants de l’Idéal, à l’Idéal fidèles,
L’un sur l’autre appuyés, montons notre chemin !
Vers le mont trois fois saint des Muses immortelles
Gravissons côte à côte et la main dans la main.

N’écoutons point ce monde aux intérêts sordides :
En nous sont des ardeurs qui ne sont point en lui.
L’Art seul est vrai ! l’Art seul et ses songes splendides
Peuvent de notre cœur tromper l’ardent ennui !

Puisque le sort qui tient nos ailes enchaînées
Nous refusa ces biens qui font la liberté,
Au travail demandant le pain de nos journées,
Luttons, résignés fiers, contre l’adversité.

Luttons ! mais, quand viendra la nuit aux molles trêves,
La nuit libératrice et douce aux bras lassés,
Affranchis d’un long jour, vers le ciel de nos rêves,
Heureux amis, tournons le vol de nos pensers.

Quittons l’homme et la ville aux passions mauvaises,
Allons baigner nos fronts dans l’air calmant du soir ;
Comme l’oiseau pêcheur, hôte ailé des falaises,
Montons sur quelque cap ensemble nous asseoir.

O cap du Saint-Bernard, dressant sur le rivage
Tes mornes flancs voilés de mornes filaos,
Solitaire falaise, où la vague sauvage
Vient battre et prolonger ses éternels sanglots ;

Cime à mes pas connue, austère solitude
D’où l’œil monte ébloui dans l’infini des airs,
O cap, sur tes flancs noirs, loin de la multitude,
Nous viendrons chaque nuit rêver au bruit des mers.

Le soleil est couché : les placides montagnes
Plongent leur front sublime au fond des vastes cieux ;
La paix vague des soirs plane sur les campagnes ;
Les astres dans l’azur ouvrent leurs chastes yeux.

Des monts, des bois lointains, des profondes ravines,
Et de la gorge ombreuse où dorment les oiseaux,
S’élèvent jusqu’à nous des haleines divines
Que la brise des nuits porte au loin sur les eaux.

Là-haut, dans leur splendeur, les étoiles sereines
Versent sur l’océan leurs paisibles clartés ;
Là-bas, les lourds vaisseaux aux puissantes carènes
Se meuvent lentement sur les flots argentés.

Et nous, sur notre cap miné par les tempêtes,
Aspirant enivrés le charme des hauts lieux,
Muets, nous contemplons sous nos pieds, sur nos têtes,
L’immensité des mers, l’immensité des cieux.

Le Cap Bernard - Auguste Lacaussade - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancO blancheurs de nos nuits, ô tiédeurs de nos grèves !
Des monts, des bois, des eaux souffles inspirateurs !
Devant vous, nous sentons les vagues de nos rêves
Se lever à leur tour et chanter dans nos cœurs.

Et nous mêlons nos voix calmes et graves
Qui montent de la terre et descendent du ciel ;
Et moi, j’évoque, ami, sur vos lèvres suaves
La strophe au flot limpide et doux comme le miel.

Oh ! vous tenez du ciel un ample et beau génie.
Pour en doter vos vers vous avez emprunté
A l’Océan sa mâle et puissante harmonie,
Aux monts leur grande ligne et leur placidité.

Si la Muse, pour vous, poète au rythme antique,
Fut prodigue, au berceau, de ses dons maternels,
Moi, le ciel m’a doué d’une âme sympathique
Qui pour votre âme aura des échos fraternels.

Épanchez donc en moi vos espoirs et vos songes,
Cet idéal cherché dont mon cœur est épris.
Ensemble abreuvons-nous de célestes mensonges ;
Dans l’absolu divin confondons nos esprits !

Parlons des hauts objets de notre haute ivresse,
Des vieux maîtres de l’art, — Dante, Homère, Milton ! –
Parlons-en, comme, un soir, deux enfants de la Grèce
En auraient su parler sous le ciel de Platon.

Soulevons ces grands noms, ces gloires pacifiques,
Guides chanteurs portant la lyre pour flambeau,
Harmonieux songeurs aux lèvres séraphiques,
Qui menaient l’homme à Dieu par les chemins du beau.

Parlons de tous ces rois de la pensée humaine,
Premiers-nés de la Muse, augustes éprouvés,
Qui de l’Art ont pour l’homme agrandi le domaine,
Et que l’homme a partout de larmes abreuvés.

Et devant ces grands cœurs, ces souffrances sublimes,
Devant ces flots, ces monts, ces déserts étoilés,
De la vie oubliant les misères infimes,
Nous bénirons nos jours que l’Art a consolés.

Nous bénirons Celui qui nous a fait une âme
Pour t’aimer, ô nature ! et sentir ta beauté ;
Qui dans nos yeux a mis la poétique flamme,
Et sur nos fronts le sceau de l’idéalité.

Nous bénirons Celui qui fit ces globes chastes,
Mondes flottants qu’un jour nous irons habiter ;
Qui fit les vastes cieux et les horizons vastes
Pour le traduire à nous, — et nous, pour le chanter.

Et nous le chanterons, lui, le Maître paisible,
Qui nous sourit là-haut dans ces radieux corps ;
Et nos voix, exhalant l’hymne de l’Invisible,
À l’orgue de la mer uniront leurs accords.

Auguste Lacaussade (1817 † 1897), Le Cap Bernard (1852), Poèmes et Paysages (1852).

*

Le Cap Bernard est un promontoire remarquable du plateau du quartier appelé La Montagne, qui s’avance dans la mer à l’Ouest de Saint-Denis et que l’on distingue parfaitement depuis son Barachois.

L’Hôte – Iris Hoareau (1896 † 1982)

L'Hôte - Iris Hoarau - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancJe rentrais de visite et le vent du matin
Chantait autour de moi tout au long du chemin !

Des nuages couraient sur un ciel de pervenche,
Ils couraient dans mon cœur sur le bleu du dimanche !

Ils couraient dans mon cœur… et le vent du matin
Chantait autour de moi tout au long du chemin

La cloche, qui tintait par dessus les collines
Environnait mes pas de notes cristallines

J’étais le centre ému de tout un tendre émoi
Et tout ce qui vibrait venait vibrer en moi !…

J’étais comme perdue en ce concert de choses
Dans un jardin mystique où s’inclinaient des roses !

J’allais, emportant tout, le nuage, la cloche,
Les feuilles, les parfums, l’eau vive sous les roches,

Et les flots et l’azur et le vent du matin
Et tout ce qui chantait tout au long du chemin.

Car je n’étais point seule et ramenais mon Hôte ;
Il était près de moi, nous allions côte à côte,

Il était près de moi, mais nul ne le voyait,
Il me parlait tout bas, personne ne l’oyait,

Personne ne l’oyait que la fontaine blanche,
Et nul ne le voyait que le ciel de pervenche,

Mais il était si vrai, si proche, si vivant,
Que tout autour de moi l’acclamait dans le vent !

Iris Hoareau (1896 † 1982), L’Hôte (1979). Poèmes mes Enfants (1980).

*

L’Hôte fut écrit par Iris Hoarau le jeudi 22 mars 19179, c’est donc probablement l’un des derniers poèmes qu’elle a composés avant la publication de son recueil Poèmes mes enfants imprimé l’année d’après sur les presses de l’Imprimerie Cazal à Saint-Denis. Il est probable que l’Hôte fait référence à la vie spirituelle chrétienne de l’autrice, qui transparait dans d’autres poésies du recueil « Poèmes mes Enfants », comme « Cantique de Noël », « Nostalgie », « Au cœur profond des bois » ou encore « Annonciation ».

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