L’Illusion suprême – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

L' Illusion suprême - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancQuand l’homme approche enfin des sommets où la vie
Va plonger dans votre ombre inerte, ô mornes cieux !
Debout sur la hauteur aveuglément gravie,
Les premiers jours vécus éblouissent ses yeux.

Tandis que la nuit monte et déborde les grèves,
Il revoit, au delà de l’horizon lointain,
Tourbillonner le vol des désirs et des rêves
Dans la rose clarté de son heureux matin.

Monde lugubre, où nul ne voudrait redescendre
Par le même chemin solitaire, âpre et lent,
Vous, stériles soleils, qui n’êtes plus que cendre,
Et vous, ô pleurs muets, tombés d’un cœur sanglant !

Celui qui va goûter le sommeil sans aurore
Dont l’homme ni le Dieu n’ont pu rompre le sceau,
Chair qui va disparaître, âme qui s’évapore,
S’emplit des visions qui hantaient son berceau.

Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse ;
La montagne natale et les vieux tamarins,
Les chers morts qui l’aimaient au temps de sa jeunesse
Et qui dorment là-bas dans les sables marins.

Sous les lilas géants où vibrent les abeilles,
Voici le vert coteau, la tranquille maison,
Les grappes de letchis et les mangues vermeilles
Et l’oiseau bleu dans le maïs en floraison ;

Aus pentes des pitons, parmi les cannes grêles
Dont la peau d’ambre mûr s’ouvre au jus attiédi,
Le vol vif et strident des roses sauterelles
Qui s’enivrent de la lumière de midi ;

Les cascades, en un brouillard de pierreries,
Versant du haut des rocs leur neige en éventail ;
Et la brise embaumée autour des sucreries,
Et le fourmillement des Hindous au travail ;

Le café rouge, par monceaux, sur l’aire sèche ;
Dans les mortiers massifs le son des calaous ;
Les grands-parents assis sous la varangue fraîche
Et les rires d’enfants à l’ombre des bambous ;

Le ciel vaste où le mont dentelé se profile,
Lorsque ta pourpre, ô soir, le revêt tout entier !
Et le chant triste et doux des Bandes à la file
Qui s’en viennent des hauts et s’en vont au quartier.

Voici les bassins clairs entre les blocs de lave ;
Par les sentiers de la savane, vers l’enclos,
Le beuglement des bœufs bossus de Tamatave
Mêlé dans l’air sonore au murmure des flots.

Et sur la côte, au pied des dunes de Saint-Gilles,
Le long de son corail merveilleux et changeant,
Comme un essaim d’oiseaux les pirogues agiles
Trempant leur aile aiguë aux écumes d’argent.

Puis, tout s’apaise et dort. La lune se balance,
Perle éclatante, au fond des cieux d’astres emplis ;
La mer soupire et semble accroître le silence
Et berce le reflet des mondes dans ses plis.

Mille arômes légers émanent des feuillages
Où la mouche d’or rôde, étincelle et bruit ;
Et les feux des chasseurs, sur les mornes sauvages,
Jaillissent dans le bleu splendide de la nuit.

Et tu renais aussi, fantôme diaphane,
Qui fis battre son cœur pour la première fois,
Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane,
Ne parfumas qu’un jour l’ombre calme des bois !

O chère Vision, toi qui répands encore,
De la plage lointaine où tu dors à jamais,
Comme un mélancolique et doux reflet d’aurore
Au fond d’un cœur obscur et glacé désormais !

Les ans n’ont pas pesé sur ta grâce immortelle,
La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté :
Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle
Que tu lui souriais en un monde enchanté !

Mais quand il s’en ira dans le muet mystère
Où tout ce qui vécut demeure enseveli,
Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre,
O doux rêve, promis à l’infaillible oubli ?

Et vous, joyeux soleils des naïves années,
Vous, éclatantes nuits de l’infini béant,
Qui versiez votre gloire aux mers illuminées,
L’esprit qui vous songea vous entraîne au néant.

Ah ! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,
Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel
Emportant à plein vol l’Espérance insensée,
Qu’est-ce que tout cela, qui n’est pas éternel ?

Soit ! la poussière humaine, en proie au temps rapide,
Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords,
Les Dieux qu’elle a conçus et l’univers stupide
Ne valent pas la paix impassible des morts.

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894), L’Illusion suprême, Poèmes tragiques.

Notes :

  • L’Illusion suprême comporte 21 quatrains en alexandrins. Leconte de Lisle emploie dans ce poème L’Illusion suprême plusieurs termes courants à la réunion (comme letchi) et plus particulièrement le terme calaou qui est spécifiquement un terme créole. Calaou, ou plus fréquemment de nos jours calou, désignait à l’origine en créole réunionnais

un pilon de bois, légèrement renflé à la base, dont se servaient les esclaves pour décortiquer le café dans les mortiers.

Amitiés féminines – Auguste de Villèle (1858 † 1943)

Amitiés féminines - Auguste de Villèle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancSur le Détroit Malais qu’empourpre le couchant
C’est un vieux tronc moussu flottant à la dérive
Qui, n’ayant pas servi de mât ni de solive,
Epave sans passé, n’offre rien d’attachant.

Des ramiers attardés dans le ciel et cherchant
Sur les flots explorés d’une façon craintive
Un abri pour la nuit qui brusquement arrive,
L’apercevant de loin, s’y posent sur le champ.

Dans l’ombre, à la chaleur de tant de plumes blanches,
Ce débris des forêts pense au temps où ses branches
Se fleurissaient de nids, d’amonts et de chansons.

A l’aube, les oiseaux vont aux côtes voisines,
L’arbre abandonné roule aux lointains horizons,
Et moi je songe à vous, Amitiés féminines.

Auguste de Villèle (1858 † 1943), Amitiés féminines, 1912 Rayons de Miel.

Notes :
Il est probable que ce sonnet put être inspiré par les nombreux voyages maritimes que fit Auguste de Villèle, voyages motivés par ses métiers de botaniste et d’agronome passionnés. Parmi ses différents voyages, on note un tour du monde effectué en 1910, deux ans avant ce sonnet. Il ramena de nombreuses espèces végétales de ces voyages, et même quelques espèces animales (comme des crapauds pour tenter de lutter contre la prolifération des moustiques à l’Ile de La Réunion). Nous ignorons si son tour du monde fit passer Auguste de Villèle par le Détroit Malais évoqué au commencement du poème Amitiés féminines. Sous cette appellation de Détroit Malais, Auguste de Villèle désigne le Détroit de Malacca, long couloir maritime du sud-est de l’Asie situé entre la péninsule malaise (alors sous domination britannique) et l’île indonésienne de Sumatra (faisant alors partie des Indes hollandaises coloniales), et reliant par Singapour la mer de Chine méridionale, à l’Est, à la mer d’Andaman, mer bordière de l’Océan Indien, à l’Ouest. On sait que son fils Olivier de Villèle ira s’établir en Indochine française.

Montgaillard – Anne-Mary de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943)

Montgaillard - Anne-Mary de Gaudin de Lagrange - Poésie réunionnaise - Le Pétrel Blanc
La brume qui descend des cimes, le rivage
Là-bas étincelant, les oliviers sauvages
Aux talus des chemins, le funèbre mouffia
Chevelu, qui se penche avec un geste las
Sur la gorge où, parmi les lames des agaves,
Le soleil de juillet empourpre les goyaves,
Tout nous garde en ces lieux le souvenir, l’écho
Du chantre harmonieux des graves filaos.

Son ombre nous accueille au pied de la colline ;
Elle nous guide par les abruptes ravines,
Jusqu’au sous-bois humide et toujours frémissant
De la mélodieuse et pénétrante plainte
Que le vent, prolongeant son amoureuse étreinte,
Arrache, en longs soupirs, à l’arbre frissonnant.

De songes innommés, les formes impalpables
Suivaient, à pas légers, sous les épais taillis,
L’enfant mêlant son rire au cri des bengalis :
Et, de mystiques voix, aux accents ineffables,
Ont ému de l’écho de leurs syllabes d’or
L’adolescent rêveur qui s’ignorait encor.

Ta Muse habite, ô Dierx ! ces chastes solitudes,
Comme le Paille-en-Queue, aux sombres altitudes
S’enfuit pour retrouver l’odorante forêt
Que rétrécit le flot montant et vert des cannes,
Ainsi tu t’isolais des riantes savanes
Pour livrer, seul, aux bois, ton musical secret.

Ta lyre est accordée à la triste fontaine
Qui sanglote sans bruit et s’écoule incertaine
A l’ombre chuchotante et glauque des bambous :
Dans le branchage obscur et grêle des jamroses
Où se suspend la ronce et le nid du Bec-rose,
J’entends vibrer ton chant mélancolique et doux.

Ton âme s’est mêlée aux sauvages ramures,
Elle exhala l’encens de leurs âcres parfums :
Elle garda ce goût de marine salubre
Que le vent, vers la sylve, emporte avec l’embrun ;
Elle s’irradia des vagues flamboyantes
Qui se brisent au pied de la falaise ardente
Et lavent sans arrêt ses flancs lisses et bruns.

Un jour, par le sentier qui descend vers la plage,
Sur ce vieux banc moussu, pensif, tu vins t’asseoir :
Ton regard enivré d’ambitieux mirages
Erra sur l’Océan peut-être sans le voir ;
Comme l’oiseau de mer vers le large s’élance,
Ton rêve éblouissant mesurait la distance
Qui s’éloignait d’un But. Le sublime horizon
Devint pour toi, dès lors, le mur de ta prison.

O Poète ! Ta voix résonne inoubliée !
Le plus rare laurier fut tien. Mais tour à tour,
La Gloire et la Douleur et la Mort et l’Amour,
Ces graves Séraphins aux ailes repliées,
Sévères, t’ont fermé, vigilants, et subtils,
L’Eden que tu laissas pour le pays d’exil.

Tu ne revins qu’un jour aux scintillantes grèves,
T’imprégner un instant des senteurs et des sèvess
Du verger tropical et des vierges sommets ;
Mais, de ton beau Destin, prisonnier, sans murmure,
Tu repartis, hélas, meurtri de la blessure
Que fait saigner en nous un éternel regret.

Or, à Paris, un soir de triste et froide brume,
Il a revu soudain la splendeur qui s’allume
De l’aube au Crépuscule en l’ancestral jardin.
Alors, pour enchanter son âpre nostalgie,
Il dit l’hymne berceur et la mélancolie
Des Filaos plaintifs sur le morne ravin.

Anne-Mary de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943), Montgaillard, Poèmes pour l’Ile Bourbon.

Note :
Dans la banlieue de Saint-Denis, sur les hauteurs, Montgaillard est la propriété de famille où Léon Dierx passa une partie de sa jeunesse. Le bois de filaos qui entoure la demeure de Montgaillard inspira au Prince des Poètes l’admirable pièce du recueil Les lèvres closes intitulée « Les Filaos ». Ce poème Montgaillard par Anne-Mary de Gaudin de Lagrange entend rendre hommage au célèbre Léon Dierx.

Le Manchy (1857) – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

Le Manchy - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancSous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.

La cloche de l’église alertement tintait ;
Le vent de mer berçait les cannes ;
Comme une grêle d’or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crépitait.

Le bracelet aux poings, l’anneau sur la cheville,
Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Telingas portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes de Manille.

Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l’épaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de l’Etang.

Le long de la chaussée et des varangues basses
Où les vieux créoles fumaient,
Par les groupes joyeux des Noirs, ils s’animaient
Au bruit des bobres Madécasses.

Dans l’air léger flottait l’odeur des tamarins ;
Sur les houles illuminées,
Au large, les oiseaux, en d’immenses traînées,
Plongeaient dans les brouillards marins.

Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
A l’ombre des Bois-noirs touffus et du Letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;

Tandis qu’un papillon, les deux ailes en fleur,
Teinté d’azur et d’écarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate
En y laissant de sa couleur ;

On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l’oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.

Tu t’en venais ainsi, par ces matins si doux,
De la montagne à la grand’messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
O charme de mes premiers rêves !

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894), Le Manchy (1857), Poèmes barbares.

Notes :

  • Cette pièce, Le Manchy, évoque un amour d’adolescence du poète pour sa cousine Elixène de La Nux. A son retour dans l’île, en 1843, il ne devait pas la revoir : mariée à Pierre Baillif en 1839, elle mourut à moins de dix-neuf ans en janvier 1840 (d’où l’allusion de la dernière strophe du poème). Il s’agit de l’un des plus célèbres poèmes de Leconte de Lisle.
  • Un manchy désigne aux îles Mascareignes une sorte de palanquin. La personne portée en manchy était sur une couche, d’où la mention de l’oreiller dans ce poème de Leconte de Lisle.
  • Les Télingas étaient des engagés provenant de l’ancien royaume de Télinga, aux Indes (actuel état du Telangana de l’Union Indienne recrée en 2014). L’engagement des Télingas commença à l’Ile Bourbon dès 1828 (soit bien avant la suppression de l’esclavage dans la colonie en 1848), ils furent 7000 à venir.
  • « Bobre : instrument de musique madécasse ou cafre, composé d’une seule corde reliant les bouts d’un arc de bois ou de bambou et portant une calebasse qui assure la résonance. »
  • Madécasse est la forme ancienne du qualificatif « malgache »
  • Le tamarin est un fruit tropical d’origine africaine dont la présence est attestée dans l’île de La Réunion dès 1701.
  • La batiste est une toile de lin en général blanche qui a la particularité d’être extrêmement fine tout en restant sur une trame très serrée. Les rideaux de baptiste fermaient l’habitacle du Manchy.

Soir d’octobre – Léon Dierx (1838 † 1912)

Soir d'octobre - Léon Dierx - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancA Catulle Mendès.

Un long frisson descend des coteaux aux vallées ;
Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs,
Le frisson de la nuit passe vers les allées.
– Oh ! l’angelus du soir dans les soleils couchants ! –
Sous une haleine froide au loin meurent les chants,
Les rires et les chants dans les brumes épaisses.
Dans la brume qui monte ondule un souffle lent ;
Un souffle lent répand ses dernières caresses,
Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ;
Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie,
Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés.
Sur la route déserte un brouillard qui la noie,
Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ;
Vers l’occident blafard traîne une rose trace,
Et les bleus horizons roulent comme des flots,
Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse,
Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots.
Plein du pressentiment des saisons pluviales,
Le premier vent d’octobre épanche ses adieux,
Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,
Nostalgiques enfants des soleils radieux.
Les jours frileux et courts arrivent. C’est l’automne.
– Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne ! –
L’automne, avec la pluie et les neiges, demain
Versera les regrets et l’ennui monotone ;
Le monotone ennui de vivre est en chemin !
Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ;
Plus d’hymnes à l’aurore, ou de voix dans le soir
Peuplant l’air embaumé de chansons amoureuses !
Voici l’automne ! Adieu, le splendide encensoir
Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule !
Dans l’or du crépuscule, adieu, les yeux baissés,
Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle,
Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés,
Les bras entrelacés quand le soleil décline !
– La cloche lentement tinte sur la colline. –
Adieu, la ronde ardente, et les rires d’enfants,
Et les vierges, le long du sentier qui chemine,
Rêvant d’amour tout bas sous les cieux étouffants !
– Ame de l’homme, écoute en frémissant comme elle
L’âme immense du monde autour de toi frémir !
Ensemble frémissez d’une douleur jumelle.
Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir ;
Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières,
Les dernières senteurs de l’été disparu ;
– Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! –
L’été meurt ; son soupir glisse dans les lisières.
Sous le dôme éclairci des chênes a couru
Leur râle entre-choquant les ramures livides.
Elle est flétrie aussi, ta riche floraison,
L’orgueil de ta jeunesse ! et bien des nids sont vides,
Âme humaine, où chantaient dans ta jeune saison
Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.
Âme crédule ! écoute en toi frémir encor,
Avec ces tintements douloureux et sans trêves,
Frémir depuis longtemps l’automne dans tes rêves,
Dans tes rêves tombés dès leur premier essor.
Tandis que l’homme va, le front bas, toi, son âme,
Écoute le passé qui gémit dans les bois !
Écoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme,
Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois
Avec le glas mourant de la cloche lointaine !
Une autre maintenant lui répond à voix pleine.
Écoute à travers l’ombre, entends avec langueur
Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,
Qui vibrent tristement, longuement, dans ton cœur !

Léon Dierx (1838 † 1912), Prince des Poètes. Soir d’octobre, Les lèvres closes (1867).

Notes

  • Catulle Mendès (1841 † 1909), à qui est dédié Soir d’octobre, fut un poète parnassien qui avait fréquenté assidûment le salon de Leconte de Lisle, où l’avait rencontré Léon Dierx. Mendès avait participé activement à la création du Parnasse autour de Leconte de Lisle, Léon Dierx, François Coppée, José-Maria de Heredia et Théodore de Banville,  et s’en était fait l’historien en publiant La Légende du Parnasse contemporain.
  • « Soir d’octobre »  est listé sous « Le soir d’octobre » dans la table des matières des Lèvres closes.

 

La Fontaine aux Lianes – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

La Fontaine aux Lianes - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancComme le flot des mers ondulant vers les plages,
O bois, vous déroulez, pleins d’arôme et de nids,
Dans l’air splendide et bleu, vos houles de feuillages ;
Vous êtes toujours vieux et toujours rajeunis.

Le temps a respecté, rois aux longues années,
Vos grands fronts couronnés de lianes d’argent ;
Nul pied ne foulera vos feuilles non fanées :
Vous verrez passer l’homme et le monde changeant.

Vous inclinez d’en haut, au penchant des ravines,
Vos rameaux lents et lourds qu’ont brûlés les éclairs ;
Qu’il est doux le repos de vos ombres divines,
Aux soupirs de la brise, aux chansons des flots clairs !

Le soleil de midi fait palpiter vos sèves :
Vous siégez, revêtus de sa pourpre, et sans voix ;
Mais la nuit, épanchant la rosée et les rêves,
Apaise et fait chanter les âmes et les bois.

Par-delà les verdeurs des zones maternelles
Où vous poussez d’un jet vos troncs inébranlés
Seules, plus près du ciel, les neiges éternelles
Couvrent de leurs plis blancs les pics immaculés.

O bois natals, j’errais sous vos larges ramures ;
L’aube aux flancs noirs des monts marchait d’un pied vermeil ;
La mer avec lenteur éveillait ses murmures,
Et de tout œil vivant fuyait le doux sommeil.

Au bord des nids, ouvrant ses ailes longtemps closes,
L’oiseau disait le jour avec un chant plus frais
Que la source agitant les verts buissons de roses,
Que le rite amoureux du vent dans les forêts.

Les abeilles sortaient des ruches naturelles
Et par essaims vibraient au soleil matinal ;
Et, livrant le trésor de leurs corolles frêles,
Chaque fleur répandait sa goutte de cristal.

Et le ciel descendait dans les claires rosées
Dans la montagne bleue au loin étincelait ;
Un mol encens fumait des plantes arrosées
Vers la sainte nature à qui mon cœur parlait.

Au fond des bois baignés d’une vapeur céleste,
Il était une eau vive où rien ne remuait ;
Quelques joncs verts, gardiens de la fontaine agreste
S’y penchaient au hasard en un groupe muet.

Les larges nénuphars, les lianes errantes,
Blancs archipels, flottaient enlacés sur les eaux,
Et dans leurs profondeurs vives et transparentes
Brillait un autre ciel où nageait les oiseaux.

O fraîcheur des forêts, sérénité première,
O vents qui caressiez les feuillages chanteurs,
Fontaine aux flots heureux où jouaient la lumière,
Eden épanoui sur les vertes hauteurs !

Salut, ô douce paix, et vous, pures haleines,
Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux,
Repos du cœur, oubli de la joie et des peines !
Salut ! ô sanctuaire interdit à nos maux !

Et, sous le dôme épais de la forêt profonde,
Aux réduits du lac bleu dans les bois épanché,
Dormait, enveloppé du suaire de l’onde,
Un mort, les yeux au ciel, sur le sable couché.

Il ne sommeillait pas, calme comme Ophélie,
Et souriant comme elle, et les bras sur le sein ;
Il était de ces morts que bientôt on oublie ;
Pâle et triste, il songeait au fond du clair bassin.

La tête au dur regard reposait sur la pierre ;
Aux replis de la joue où le sable brillait,
On eut dit que des pleurs tombaient de la paupière
Et que le cœur encor par instant tressaillait.

Sur les lèvres erraient la sombre inquiétude.
Immobile, attentif, il semblait écouter
Si quelque pas humain, troublant la solitude,
De son suprême asile allait le rejeter.

Jeune homme, qui choisis pour ta couche azurée
La fontaine des bois aux flots silencieux,
Nul ne sait la liqueur qui te fut mesurée
Au calice éternel des esprits soucieux.

De quelles passions ta jeunesse assaillie
Vint-elle ici chercher le repos dans la mort ?
Ton âme à son départ ne fut pas recueillie,
Et la vie a laissé sur ton front un remords.

Pourquoi jusqu’au tombeau cette tristesse amère ?
Ce cœur s’est-il brisé pour avoir trop aimé ?
La blanche illusion, l’espérance éphémère
En s’envolant au ciel l’ont-elles vu fermé ?

Tu n’est pas né sans doute au bord des mers dorées,
Et tu n’as pas grandi sous les divins palmiers ;
Mais l’avare soleil des lointaines contrées
N’a pas mûri la fleur de tes songes premiers.

A l’heure où de ton sein la flamme fut ravie,
O jeune homme qui vins dormir en ces beaux lieux,
Une image divine et toujours poursuivie,
Un ciel mélancolique ont passé dans tes yeux.

Si ton âme ici-bas n’a point brisé sa chaîne,
Si la source au flot pur n’a point lavé tes pleurs,
Si tu ne peux partir pour l’étoile prochaine,
Reste, épuise la vie et tes chères douleurs !

Puis, ô pâle étranger, dans ta fosse bleuâtre,
Libre des maux soufferts et d’une ombre voilé,
Que la nature au moins ne te soit point marâtre !
Repose entre ses bras, paisible et consolé.

Tel je songeais. Les bois, sous leur ombre odorante,
Epanchant un concert que rien ne peut tarir,
Sans m’écouter, berçaient leur gloire indifférente,
Ignorant que l’on souffre et qu’on puisse en mourir.

La fontaine limpide, en sa splendeur native,
Réfléchissait toujours les cieux de flamme emplis,
Et sur ce triste front nulle haleine plaintive
De flots riants et purs ne vint rider les plis.

Sur les blancs nénuphars l’oiseau ployant ses ailes
Buvait de son bec rose en ce bassin charmant,
Et, sans penser aux morts, tout couvert d’étincelles,
Volait sécher sa plume au tiède firmament.

La nature se rit des souffrances humaines ;
Ne contemplant jamais que sa propre grandeur,
Elle dispense à tous ses forces souveraines
Et garde pour sa part le calme et la splendeur.

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894), La Fontaine aux Lianes, Poèmes barbares (1872).

Notes : La Fontaine aux Lianes parut dans le premier recueil de poésies de Leconte de Lisle publié par l’éditeur Marc Ducloux en 1852 : Poèmes antiques où il porte le numéro XXII. Dans la réédition de 1858 des Poèmes antiques, la Fontaine aux Lianes est dédicacée à son frère Alfred Leconte de Lisle. Jugé trop contemporain pour un recueil qui se voulait un manifeste contre le monde moderne et le progrès technique du XIXème siècle, la Fontaine aux Lianes est supprimé de la réédition des Poèmes antiques de 1874, ayant préalablement trouvé place parmi les Poèmes barbares de 1872.

Ce poème de Leconte de Lisle a clairement influencé le sonnet « Le Dormeur du Val » d’Arthur Rimbaud, qui est de 1870 : l’histoire est exactement la même : celle d’un jeune homme mort en pleine nature. La même logique se retrouve dans la progression de la description, qui commence par présenter le lieu, enchanteur et heureux, puis progressivement le jeune homme « souriant », en conservant une part de mystère (dort-il ou est-il mort ?). La référence à l’Ophélie du Hamlet de Shakespeare – thème très à la mode à l’époque où Leconte de Lisle écrit son poème – est reprise également par Rimbaud dans son Ophélie de 1870.

Créole – André Cazamian (1876 † 1944)

Créole d'André Cazamian - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancLa sieste, à la varangue aux stores entr’ouverts,
Ayant fait dans sa chair une chaude morsure,
Ses longs cils palpitaient et voilaient des éclairs,
L’air tiède était sucré d’odeur de mangue mûre.

Debout, les reins cambrés et les seins découverts,
Pour tasser sur son front sa lourde chevelure,
Elle jeta soudain, sur le fond bleu des mers,
La ligne de ses bras, harmonieuse et pure.

Ni le myrte odorant, ni le sombre cyprès :
Des arbres inconnus, aux feuillages épais,
Sur qui rejaillissait le soleil de l’Afrique.

Mais nos yeux croyaient voir, dans un cadre pareil :
Une mer aussi bleue et le même soleil,
S’animer des contours de figurine antique.

André Cazamian (1876 † 1944), Créole, in Sous le voile, 1912.

Notes :

  • La varangue désigne dans l’architecture créole la galerie couverte extérieure, laquelle est désignée usuellement en français sous le nom de véranda. L’étymologie du mot est controversée : elle viendrait vraisemblablement d’un mot d’origine normande passé dans le vocabulaire technique de la marine à voile pour désigner une pièce de la charpente des navires désignant des montants verticaux de soutien ; cette hypothèse semble assez logique car les varangues de l’architecture créole réunionnaise comporte régulièrement deux ou plus colonnes verticales. Sur place à La Réunion, on dit usuellement que le nom varangue est d’origine portugaise. Les varangues réunionnaises sont régulièrement ornées de stores, mobiles ou fixes.
  • On désigne sous le nom de myrte de nombreuses espèces végétales assez différentes. A l’Ile de La Réunion ont été acclimatées le myrte commun, provenant du Bassin Méditerranéen via la Métropole, mais aussi le myrte de Nouvelle-Zélande, connu aussi en Australie, sorte d’arbre à thé qui orne de ses petites fleurs roses beaucoup de jardins créoles réunionnais.
  • Originaire des régions tempérées et chaudes de l’hémisphère Nord, le cyprès a également été acclimaté à l’Ile de La Réunion.

C’est très vieux – Georges-François (1869 † 1933)

C'est très vieux - Georges François - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancC’est très vieux, c’est très ancien, ce sont des choses
très douces : la maison blanche au bout de l’allée
avec les souvenirs de l’enfance en allée
sous les palmiers, le long des grands hibiscus roses.

Les mousses ont mordu le bardeau des toitures ;
la fenêtre est ouverte, et je sais quelqu’un est là,
qui jadis, d’une voix reconnue, m’appela
de loin, lorsque le soir épaissit les verdures.

On n’a pas relevé les rideaux sur la rampe ;
la pierre s’est fêlée aux marches du perron,
et c’est vers le passé que nous nous en irons,
comme jadis, à l’heure où s’allument les lampes.

Je marcherai très doucement, en étranger
à ces lieux, qui ne veut se faire reconnaître
de celle qui rêvait souvent à la fenêtre
quand le vent de la mer entrait sous le verger.

Me feront-ils encor l’accueil de leurs paroles ?
Combien de jours, combien d’années depuis cela !
Les vieux parents conversaient sous la verandah,
avec l’inflexion calme des voix créoles.

Ils parlaient de choses intimes en famille,
assis en cercle dans leurs fauteuils de rotin,
et des proches hangars aux madriers disjoints
s’échappaient des odeurs de sucre et de vanille.

Aujourd’hui, la maison peut-être est sans lumière
l’eau qui chantait ne coule plus dans le bassin.
On n’entend ni les voix, ni l’aboiement du chien,
et les chauve-souris sortent dans la gouttière.

Et c’est très vieux, c’est très lointain : ce sont des choses
qu’on a perdues : la maison au bout de l’allée,
avec les souvenirs de l’enfance en allée
par la route du soir sous les hybiscus roses.

Georges-François (1869 † 1933), C’est très vieux, Poèmes d’Outre-Mer.

Dernier regret – Auguste de Villèle (1858 † 1943)

Dernier regret - Auguste de Villèle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancEmpourprement des monts quand le soleil décline,
Odeur des sangs-dragon et des frangipaniers,
Vision de beaux corps ployant sous les paniers
Pleins de fruits savoureux mûris sur la colline ;

Mer qui revêts le soir une teinte opaline,
Panaches des bambous, bouquets des lataniers
Ouvrant vos éventails aux souffles printaniers,
Saint Gilles, Florimont, Bernica, la Saline !

Charmes puissants des lieux où nous eûmes vingt ans,
Mêlant aux souvenirs des désirs palpitants
Dans le cœur de celui dont la course est finie.

Quand il faudra quitter la terre où je me plus,
C’est vous, parfums, couleurs, contours pleins d’harmonie,
Que mon âme, à la mort, regrettera le plus.

Auguste de Villèle (1858 † 1943), Dernier regret (décembre 1886), in Rayons de miel, 1926.

*

Quelques notes de botaniques sur ce poème Dernier regret d’Auguste de Villèle

  • Le sang-dragon, originaire d’Asie, a été introduit à l’Ile de La Réunion en 1830. Il tire son nom pittoresque du fait que lorsque cet arbre – qui peut atteindre jusqu’à 30 mètres – est blessé, son écorce laisse s’épancher une sève rouge. Cette sève rouge fut recherchée car elle était employée en teinture pour teindre la fibre de toutes sortes de tissus et vêtements. Plus d’informations sur le sang-dragon à La Réunion.
  • Le frangipanier est un arbuste élégant originaire d’Amérique centrale, et pouvant atteindre jusqu’à 6 mètres de haut. Si la beauté de ses fleurs lui ont acquis une place de choix dans les jardins créoles, plus particulièrement dans l’Ouest de l’île, sa sève prend la forme d’un lait blanchâtre à forte toxicité. Avertissez vos enfants ! Plus d’informations sur le frangipanier à La Réunion.
  • Originaire d’Asie, diverses espèces de bambous se sont très facilement acclimatées à La Réunion, au point d’y être déclarée comme espèce potentiellement envahissante. Plus d’informations sur le bambou à La Réunion.
  • Les lataniers sont des palmiers endémiques de l’archipel des Mascareignes, auquel appartient La Réunion. Ils donnent des fruits jadis consommés (les « pommes lataniers »). Menacés de disparition à l’état naturel, ils ont été activement plantés dans les espaces publics. Plus d’informations sur le latanier à La Réunion.

Si l’Aurore – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

Si l'Autore - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancSi l’Aurore, toujours, de ses perles arrose
Cannes, gérofliers et maïs onduleux ;
Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus,
Fait les bambous géants bruire dans l’air rose ;

Hors du nid frais blotti parmi les vétivers
Si la plume écarlate allume les feuillages ;
Si l’on entend frémir les abeilles sauvages
Sur les cloches de pourpre et les calices verts ;

Si les roucoulements des blondes touterelles
Et les trilles aigus du cardinal siffleur
S’unissent çà et là sur la montagne en fleur
Au bruit de l’eau qui va mouvant les herbes grêles ;

Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d’or
Et sa varangue basse aux stores de Manille,
A l’ombre des manguiers où grimpe la vanille
Si la maison du cher aïeul repose encor ;

O doux oiseaux bercés sur l’aigrette des cannes,
O lumière, ô jeunesse, arôme de nos bois,
Noirs ravins qui, le long de vos âpres parois,
Exhalez au soleil vos brumes diaphanes !

Salut ! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux,
Du paradis perdu visions infinies,
Aurores et couchants, astres des nuits bénies,
Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux !

Je vous salue, au bord de la tombe éternelle,Si l'Autore - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel Blanc
Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain,
Mirages éclatants du mensonge divin
Que l’heure irrésistible emporte sur son aile !

Puisqu’il n’est, par-delà nos moments révolus,
Que l’immuable oubli de nos mille chimères,
A quoi bon se troubler des choses éphémères ?
A quoi bon le souci d’être ou de n’être plus ?

J’ai goûté peu de joie, et j’ai l’âme assouvie
Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens.
Dans le sable stérile où dorment tous les miens
Que ne puis-je finir le songe de ma vie !

Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer,
Chair inerte, voué au temps qui la dévore,
M’engloutir dans la nuit qui n’aura point d’aurore,
Au grondement immense et morne de la mer !

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894) – Si l’Aurore, Poèmes tragiques, 1886.

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