A Sainte-Marie-de-Réunion – Georges-François (1869 † 1933)

A Sainte-Marie-de-Réunion - Georges François - Poésie réunionnaise - Le Pétrel Blanc

A Sainte-Marie de Réunion
sous le pont,
coule l’eau verte des guildives.
A Sainte-Marie les souffleurs d’ancives
attendent près de leurs paniers de poissons.

N’est-ce pas que tu aimes ce coin qui est joli
à cause des trottoirs
bordés de boutiques
où sont assis
les malgaches, les asiatiques,
les noirs ;
à cause aussi de la vieille église
dont la porte est toujours ouverte
et qui a sur ses bardeaux des mousses grises
et sur ses murs des mousses vertes.

Attendons un instant sur la route.
Cette heure est entre toutes
exquise,
qui jette aux tas de macadam
les fleurs de flamboyants rouges comme des flammes
et les flammes du ciel rouges comme les fleurs.

Depuis si longtemps l’horloge est à la même heure,
que nous sommes toujours exacts au rendez-vous
avec ce qui est doux à mes yeux et à ton cœur :
la mer qui monte et l’ombre qui tombe
et rampe comme un grand lierre
parmi les tombes
du cimetière.

Encore un instant pour jouir de cette heure
et attendre que les aloès et les ronces
soient plus bleus dans le crépuscule qui se fonce.

C’est le grand mystère
quotidien
qui revient
sur l’enchantement de la terre,
sur les chemins qui se font déserts
au loin,
avec juste assez de vent
pour faire croire à de la brise.

En route ! un coup de mouchoir au pare-brise,
et ôte tes gants :
tu sentiras mieux les vibrations du volant.
Il y a, mon cher Amour,
la même chose, la même quantité de sentiments
dans les départs et les retours,
notre vie a tenu dans ces deux moments.
Notre vie fut immense et profonde
de s’être déroulée autour du monde.

Maintenant, il y a la paix sur ton visage
de lumière,
et chaque soir enfin le même paysage
pour la même promenade coutumière.

Rentrons à la ville où s’en doute déjà
la petite servante
au corsage fané de jaconas,
a allumé les lampes
de la vérandah.

Grands bras des arbres qui font adieu,
tapis roulant,
la mer sombre, le ciel bleu,
des floraisons d’ylang-ylang,

et puis, rien, un passant, et puis rien
que les petites lanternes tranquilles
des yeux électriques des chiens
sous les phares de l’automobile…
Et voici les premiers réverbères de la ville.

Georges-François (1869 † 1933), A Sainte-Marie-de-Réunion, Poèmes d’Outre-Mer (1931 – réédition 2022)

C’est très vieux – Georges-François (1869 † 1933)

C'est très vieux - Georges François - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancC’est très vieux, c’est très ancien, ce sont des choses
très douces : la maison blanche au bout de l’allée
avec les souvenirs de l’enfance en allée
sous les palmiers, le long des grands hibiscus roses.

Les mousses ont mordu le bardeau des toitures ;
la fenêtre est ouverte, et je sais quelqu’un est là,
qui jadis, d’une voix reconnue, m’appela
de loin, lorsque le soir épaissit les verdures.

On n’a pas relevé les rideaux sur la rampe ;
la pierre s’est fêlée aux marches du perron,
et c’est vers le passé que nous nous en irons,
comme jadis, à l’heure où s’allument les lampes.

Je marcherai très doucement, en étranger
à ces lieux, qui ne veut se faire reconnaître
de celle qui rêvait souvent à la fenêtre
quand le vent de la mer entrait sous le verger.

Me feront-ils encor l’accueil de leurs paroles ?
Combien de jours, combien d’années depuis cela !
Les vieux parents conversaient sous la verandah,
avec l’inflexion calme des voix créoles.

Ils parlaient de choses intimes en famille,
assis en cercle dans leurs fauteuils de rotin,
et des proches hangars aux madriers disjoints
s’échappaient des odeurs de sucre et de vanille.

Aujourd’hui, la maison peut-être est sans lumière
l’eau qui chantait ne coule plus dans le bassin.
On n’entend ni les voix, ni l’aboiement du chien,
et les chauve-souris sortent dans la gouttière.

Et c’est très vieux, c’est très lointain : ce sont des choses
qu’on a perdues : la maison au bout de l’allée,
avec les souvenirs de l’enfance en allée
par la route du soir sous les hybiscus roses.

Georges-François (1869 † 1933), C’est très vieux, Poèmes d’Outre-Mer.

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