
La mer en ton regard se noie
La mer saigne dans tes cheveux
Et le sable nu sur tes yeux
Tisse une paupière de soie
Reflet du miroir qui se brise
L’œil perd un éclat retrouvé
Sur ton sourire inachevé
Le ressac en éclats se brise
La mer sous la trame de glace
Cherche ton visage secret
Le sable couvre ton reflet
La vague s’entr’ouvre et t’efface
Tu te dessines sous la mer
Ô sel vivant morte de glace
La trame en un moment t’efface
Et tu t’abîmes sous la mer
Tu t’endors ceinte de coraux
Sous la vague longue et ployée
Tu dors sous la face noyée
Offrande de corail et d’eaux
Sous le vitrail mouvant et vert
Tu meurs en ta robe d’écume
Tandis que dans un ciel d’enclume
Une aube éclate sur la mer
Marie-Rose du Mesgnil d’Engente – Sous une averse de printemps
Ce 44ème poème du recueil « Sous une averse de printemps » (2002) de Marie-Rose du Mesgnil d’Engente appartient à la partie finale de celui-ci, ainsi décrite par l’auteur : « Dans la troisième partie, la solitude surmontée, idéalisée, sert de tremplin à l’âme et lui fait atteindre l’amour, celui qui n’attend rien mais qui se donne et fait trouver ainsi la joie. »
Le poème « La Mer », de Marie-Rose du Mesgnil d’Engente, déploie une esthétique mêlant mystère, mélancolie et évanescence, tout en établissant un lien symbolique entre la mer et l’intériorité humaine. En six quatrains d’octosyllabes à la structure classique et au rythme fluide, l’autrice explore une sorte de dissolution de l’être dans l’immensité maritime, à travers une oscillation entre effacement et permanence.
Une mer métaphorique, reflet de l’âme
La mer ici n’est pas qu’un paysage ou un élément naturel ; elle incarne une puissance symbolique. Dans le premier quatrain, le regard du sujet poétique est comparé à une mer, ce qui instaure un jeu de reflets entre l’intérieur et l’extérieur. L’image de la « paupière de soie » évoque à la fois la fragilité de l’introspection et une sensualité voilée. La mer devient un espace à la fois miroir et abîme, où se noient les traces du réel, comme les émotions indicibles ou les souvenirs flous.
Une fragmentation de l’identité
Les deuxièmes et troisièmes quatrains développent une thématique de la rupture, avec des termes comme « miroir qui se brise », « éclat retrouvé » ou « trame de glace ». La fragmentation est omniprésente, suggérant une perte ou une transformation de l’identité face à la vastitude de la mer. Les « éclats » du ressac et du sourire inachevé traduisent une lutte entre l’éphémère et le permanent, tandis que le sable et la vague, figures mouvantes et insaisissables, recouvrent et effacent l’image du « visage secret ». Ce glissement progressif symbolise une dissolution de l’être, comme si la mer, en absorbant tout, rendait l’individu insaisissable.
Une tension entre mort et renaissance
Le poème oscille également entre la mort symbolique et une forme de transfiguration. L’image de l’endormissement « ceinte de coraux », tout comme celle de la « robe d’écume », évoque une union mystique avec la mer, perçue comme matrice et sépulcre à la fois. La scène finale, sous un « vitrail mouvant et vert », associe la mer à une cathédrale liquide, où le personnage trouve une forme de sacralisation dans son effacement. L’ultime vers, « Une aube éclate sur la mer », laisse entrevoir une lumière rédemptrice, suggérant que cette perte de soi n’est pas définitive, mais porte en germe une possible renaissance.
Un poème entre sensualité et spiritualité
Enfin, le poème déploie une esthétique à la croisée du sensuel et du spirituel. Les textures, comme la soie, le sel ou l’écume, sont palpables, invitant à une immersion sensorielle. Pourtant, ce lexique concret s’efface souvent au profit d’images plus abstraites, comme l’aube ou l’idée d’ »offrande ». Ce dialogue entre matière et transcendance traduit bien la portée universelle du poème, où la mer est un lieu d’oubli et de transformation, mais aussi un vecteur de l’amour tel que l’autrice le conçoit dans son recueil : « celui qui n’attend rien mais qui se donne ».
Ainsi, « La Mer » peut se lire comme une méditation poétique sur l’effacement de l’individu dans l’infini, entre angoisse de la perte et promesse d’une lumière nouvelle.
