Sieste à Bourbon
Dans l’air accablé de midi, dans l’île
Où Eléonore enchanta Parny,
Où, rongeant son frein, Leconte de Lisle
Se désespérait de vivre inutile
Et clamait ses vers au vide infini,
Enfant, j’ai connu des heures heureuses,
Liseur de romans aux yeux dévorants,
Quand le dur soleil faisait transparents
Les volets mal clos des siestes trompeuses,
Tandis que dormaient vraiment mes parents.
La chaleur du jour rougissait mes joues
Qu’empourprait aussi le livre secret ;
Des volets filtrait la magique roue
Où des chœurs dansants d’insectes dorés
Emportaient mon rêve au monde ignoré.
L’appel d’un marchand traînait dans l’espace,
Bazardier criant tomate ou poisson,
« Bonbons Ma-lakoff… », « Bien grillé pista-ce… ».
Parfois dansait dans l’air d’un accordéon,
Parfois la chanson grêle d’un grillon.
Le corps engourdi laissait l’esprit libre ;
Le café très fort et les fruits musqués
Faisaient travailler en lui chaque fibre :
La langueur créole est l’abri discret
Où gronde un volcan dont rien n’apparait.
La chute du jour ramenait la vie,
Les propos légers, les sorties du soir,
Les fleurs embaumaient sous les arrosoirs,
Et l’île Bourbon, vieillotte et ravie,
Prenait l’air de France au milieu des Noirs.
La nuit venait bleue et pleine d’étoiles.
La varangue obscure et ses vieux fanjans
Gardaient la fraîcheur de l’eau sur les dalles,
Et la lune aussi coulait froide et pâle
Sur les bananiers d’opale et d’argent.
Et l’on s’en allait au frisson des palmes
Par la ville morte aux vieilles maisons
Sur le pont de bois buter aux flots calmes
Qui fermaient au nord tout notre horizon,
L’éternel désir de fuir sa prison.
Raphaël Barquissau (1888 † 1961), Sieste à Bourbon. Au delà de la mer… Au delà de l’amour (1953).
Notes :
- Fanjan : Le terme « fanjan » désigne une variété de fougère arborescente que l’on trouve principalement dans les montagnes de La Réunion. Ce végétal, qui peut atteindre plusieurs mètres de hauteur, est caractéristique des forêts humides de l’île et occupe une place importante dans la culture et l’écologie locale. Traditionnellement, on récupère leurs troncs dans lesquels on taille des pots de fleur ou encore on en fait des plaques suspendues au mur, dans lesquels et sur lesquels on plante des orchidées ou autres plantes tropicales. Les varangues (vérandas) réunionnaises sont traditionnellement remplies de plantes qui poussent dans ces fanjans.
