La Mer – Marie-Rose du Mesgnil d’Engente (

La mer devant Le Pétrel Blanc, à l'Ile de La Réunion
La mer devant Le Pétrel Blanc, à l’Ile de La Réunion (plage de la Souris Blanche, Trois-Bassins).

La mer en ton regard se noie
La mer saigne dans tes cheveux
Et le sable nu sur tes yeux
Tisse une paupière de soie

Reflet du miroir qui se brise
L’œil perd un éclat retrouvé
Sur ton sourire inachevé
Le ressac en éclats se brise

La mer sous la trame de glace
Cherche ton visage secret
Le sable couvre ton reflet
La vague s’entr’ouvre et t’efface

Tu te dessines sous la mer
Ô sel vivant morte de glace
La trame en un moment t’efface
Et tu t’abîmes sous la mer

Tu t’endors ceinte de coraux
Sous la vague longue et ployée
Tu dors sous la face noyée
Offrande de corail et d’eaux

Sous le vitrail mouvant et vert
Tu meurs en ta robe d’écume
Tandis que dans un ciel d’enclume
Une aube éclate sur la mer

Marie-Rose du Mesgnil d’EngenteSous une averse de printemps

Ce 44ème poème du recueil « Sous une averse de printemps » (2002) de Marie-Rose du Mesgnil d’Engente appartient à la partie finale de celui-ci, ainsi décrite par l’auteur : « Dans la troisième partie, la solitude surmontée, idéalisée, sert de tremplin à l’âme et lui fait atteindre l’amour, celui qui n’attend rien mais qui se donne et fait trouver ainsi la joie. »

Le poème « La Mer », de Marie-Rose du Mesgnil d’Engente, déploie une esthétique mêlant mystère, mélancolie et évanescence, tout en établissant un lien symbolique entre la mer et l’intériorité humaine. En six quatrains d’octosyllabes à la structure classique et au rythme fluide, l’autrice explore une sorte de dissolution de l’être dans l’immensité maritime, à travers une oscillation entre effacement et permanence.

Une mer métaphorique, reflet de l’âme

La mer ici n’est pas qu’un paysage ou un élément naturel ; elle incarne une puissance symbolique. Dans le premier quatrain, le regard du sujet poétique est comparé à une mer, ce qui instaure un jeu de reflets entre l’intérieur et l’extérieur. L’image de la « paupière de soie » évoque à la fois la fragilité de l’introspection et une sensualité voilée. La mer devient un espace à la fois miroir et abîme, où se noient les traces du réel, comme les émotions indicibles ou les souvenirs flous.

Une fragmentation de l’identité

Les deuxièmes et troisièmes quatrains développent une thématique de la rupture, avec des termes comme « miroir qui se brise », « éclat retrouvé » ou « trame de glace ». La fragmentation est omniprésente, suggérant une perte ou une transformation de l’identité face à la vastitude de la mer. Les « éclats » du ressac et du sourire inachevé traduisent une lutte entre l’éphémère et le permanent, tandis que le sable et la vague, figures mouvantes et insaisissables, recouvrent et effacent l’image du « visage secret ». Ce glissement progressif symbolise une dissolution de l’être, comme si la mer, en absorbant tout, rendait l’individu insaisissable.

Une tension entre mort et renaissance

Le poème oscille également entre la mort symbolique et une forme de transfiguration. L’image de l’endormissement « ceinte de coraux », tout comme celle de la « robe d’écume », évoque une union mystique avec la mer, perçue comme matrice et sépulcre à la fois. La scène finale, sous un « vitrail mouvant et vert », associe la mer à une cathédrale liquide, où le personnage trouve une forme de sacralisation dans son effacement. L’ultime vers, « Une aube éclate sur la mer », laisse entrevoir une lumière rédemptrice, suggérant que cette perte de soi n’est pas définitive, mais porte en germe une possible renaissance.

Un poème entre sensualité et spiritualité

Enfin, le poème déploie une esthétique à la croisée du sensuel et du spirituel. Les textures, comme la soie, le sel ou l’écume, sont palpables, invitant à une immersion sensorielle. Pourtant, ce lexique concret s’efface souvent au profit d’images plus abstraites, comme l’aube ou l’idée d’ »offrande ». Ce dialogue entre matière et transcendance traduit bien la portée universelle du poème, où la mer est un lieu d’oubli et de transformation, mais aussi un vecteur de l’amour tel que l’autrice le conçoit dans son recueil : « celui qui n’attend rien mais qui se donne ».

Ainsi, « La Mer » peut se lire comme une méditation poétique sur l’effacement de l’individu dans l’infini, entre angoisse de la perte et promesse d’une lumière nouvelle.

Petite fleur aimée – Georges Fourcade (1884 † 1962)

Petite fleur aimée - vue des frangipaniers du Pétrel Bleu à Saint-Leu
P’tite fleur aimée – les frangipaniers vus du balcon du Pétrel Bleu à Saint Leu

1

Vi souviens Nénère adorée,
Le p’tit bouquet, que vous l’a donne à moin
Nana longtemps que li l’est fané,
Vi souviens bien, com’ ça l’est loin.

Refrain

Petit’ fleurs fanées,
Petit’ fleurs aimées,
Di à moin toujours
Couc’ c’est l’amour ?

2

Ni marché dans la forêt,
Y faisait bon, y faisait frais,
Dan’ z’herbes l’avait la rosée,
Dan le ciel, z’oiseaux y chantaient.

Refrain

Petit’ fleurs fanées,
Petit’ fleurs aimées,
Di à moin toujours
Couc’ c’est l’amour ?

3

Depuis ça, le temps l’a passé,
Y reste rien qu’un souvenir,
Quand mi pense, mon cœur l’est brisé,
Tout ici, com’ ça, y doit finir.

Refrain

Petit’ fleurs fanées,
Petit’ fleurs aimées,
Di à moin toujours
Couc’ c’est l’amour ?

Georges Fourcade (1884 † 1962) – Petite fleur aimée – Z’histoires la caze, 1933.

*
Il existe de nombreuses variantes de détail au célèbre poème de Georges Fourcade, nous avons toutefois choisi de présenter ici le texte très précis tel qu’il est paru pour la première fois dans son recueil de poèmes, contes et pièces de théâtre Z’histoire la caze publié la première fois en 1928. Nous avons respecté scrupuleusement l’orthographe et la ponctuation de cet hymne créole, appelé par la suite à un bel avenir. De façon surprenante, le titre en est bien « Petite fleur aimée » au singulier, alors que le refrain chante au pluriel : Petit’ fleurs fanées, Petit’ fleurs aimées.

En 1930, Georges Fourcade passe son examen d’entrée à la Société des Auteurs, Editeurs et Compositeurs de Musique en présentant comme sujet P’tite fleur aimée.

Mise en musique par Jules Fossy (1879 † 1966), le fidèle collaborateur de Fourcade, sur un rythme de valse néanmoins en adéquation avec la nostalgie poignante qui se dégage du texte, P’tite fleur fanée, comme on l’appelle le plus souvent de nos jours, est connu de tous les Réunionnais, et joue le rôle d’hymne non officiel de l’Ile de La Réunion.

En voici l’interprétation par Georges Fourcade lui-même :

Parmi les nombreuses reprises de Petite fleur aimée / P’tite fleur fanée, on pourra noter celle effectuée par Les Jokarys à la fin des années 1960, qui va assurer définitivement le succès de la chanson dans le cœur des Réunionnais, avec les changements de texte et de mélodie devenus depuis standards, mais aussi l’adaptation du chanteur franco-néo-zélandais Graeme Allwright produite en 1978 après son séjour à La Réunion, ou celle de Carlos en 1986.

Dans l’air léger – Villanelle – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

"Dans l'air léger, dans l'azur rose" - villanelle de Charles Leconte de Lisle - Bougainvilliers à Saint-Leu

Dans l’air léger, dans l’azur rose,
Un grêle fil d’or rampe et luit
Sur les mornes que l’aube arrose.

Fleur ailée, au matin éclose,
L’oiseau s’éveille, vole et fuit
Dans l’air léger, dans l’azur rose.

L’abeille boit ton âme, ô rose !
L’épais tamarinier bruit
Sur les mornes que l’aube arrose.

La brume qui palpite et n’ose,
Par frais soupirs s’épanouit
Dans l’air léger, dans l’azur rose.

Et la mer, où le ciel repose,
Fait monter son vaste et doux bruit
Sur les mornes que l’aube arrose.

Mais les yeux divins que j’aimais
Se sont fermés, et pour jamais,
Dans l’air léger, dans l’azur rose !

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)Dans l’air léger – Villanelle – Derniers Poèmes.

Notes : comme chef du Parnasse, Charles Leconte de Lisle se devait de faire revivre la vieille forme poétique de la villanelle, populaire en France au cours du XVIème siècle. Théodore de Banville l’avait devancé en relançant la mode de la villanelle dès 1845.

Les villanelles du XVIème siècle proviennent d’une imitation française des chansons italiennes connues sous le nom de villanella ; la mode en fut lancée en France par Jacques Grévin. Elles n’avaient pas en France – comme leur modèle italien – une forme poétique très stricte : en général, cette poésie est composée de tercets alternant seulement deux rimes, avec reprises en alternances des deux vers de même rime du premier tercet dans chaque strophe, comme de lancinants refrains.

Cette forme poétique, imitée de danses rustiques, étaient particulièrement adaptées pour que le poète chante les beautés pastorales et les amours qui s’y épanouissent.

La forme canonique de la villanelle poétique française a été définie – quelque peu arbitrairement – au XIXème siècle par Joseph Boulmier à partir de systématisation de poésies du XVIIIème siècle. Cette forme « officielle » de la villanelle comprend cinq tercets et un quatrain final. Tous les vers ne connaissent que deux rimes. Les deux vers du premier tercet possédant la même rime sont repris en alternance dans les tercets deux à quatre, puis sont repris tous les deux ensembles dans le quatrain final. Soit le schéma suivant :

Refrain 1 rime 1
Vers rime 2
Refrain 2 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 1 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 2 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 1 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 2 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 1 rime 1

Les villanelles du XVIème siècle suivaient des schémas moins strict. Ce que fait ici Charles Leconte de Lisle dans cette villanelle « Dans l’air léger », où la forme qu’il adopte suit le schéma canonique, sauf pour la dernière strophe qui n’est pas un quatrain final, mais un tercet. ne comporte pas de quatrain final (il aurait suffit de rajouter

 

« Dans l’air léger, dans l’azur rose ! » à la fin du dernier tercet pour que sa villanelle respecte la forme définie par Joseph Boulmier :

Refrain 1 rime 1
Vers rime 2
Refrain 2 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 1 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 2 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 1 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 2 rime 1

Vers rime 1
Vers rime 2
Refrain 1 rime 1

Le Piton des Neiges – Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894)

Le Piton des Neiges - Charles Leconte de Lisle - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancAu loin, la mer immense et concave se mêle
A l’espace infini d’un bleu léger comme elle,
Où, s’enlaçant l’un l’autre en leurs cours diligent,
Sinueux et pareils à des fleuves d’argent,
Les longs courants du large, aux sources inconnues,
Etincellent et vont se perdre dans les nues ;
Tandis qu’à l’Occident où la brume s’enfuit,
Comme un pleur échappé des yeux d’or de la Nuit,
Une étoile, là-bas, tombe dans l’étendue
Et palpite un moment sur les flots suspendue.
Mais sur le vieux Piton, roi des monts ses vassaux,
Hôte du ciel, seigneur géant des grandes Eaux,
Qui dresse, dédaigneux du fardeau des années,
Hors du gouffre natal ses parois décharnées,
Un silence sacré s’épand de l’aube en fleur.
Jamais le Pic glacé n’entend l’oiseau siffleur,
Ni le vent du matin empli d’odeurs divines
Qui vit dans les palmiers et les fraîches ravines,
Ni parmi le corail des antiques récifs,
Le murmure rêveur et lent des flots pensifs,
Ni les vagues échos de la rumeur des hommes
Il ignore la vie et le peu que nous sommes,
Et calme spectateur de l’éternel réveil,
Drapé de neige rose, il attend le Soleil.

Charles Leconte de Lisle (1818 † 1894), Le Piton des Neiges, Derniers poèmes.

Sérénité – Testament (1928) – Iris Hoarau (1896 † 1982)

Sérénité - Testament - Iris Hoarau - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancCombien de temps encor me reste-t-il à vivre ?
Combien de temps encor emplirai-je mes yeux
De votre moire, ô mer, de votre azur, ô cieux
De tout ce dont mon cœur se nourrit et s’enivre !

Combien de temps encor vous reverrai-je, ô fleurs
Plus fraîches chaque jour, en vos robes d’aurore,
Et de vos chants légers, combien de temps encore
Bercerai-je mon âme, ô doux oiseaux siffleurs !

Bois frais qui bleuissez, quand vient la nuit sereine
Jouirai-je longtemps de l’exquise douceur
Dont vous enveloppez mon âme, votre sœur,
Quand glisse sur mon front votre suave haleine ?

Etoiles qui brillez aux profondeurs des cieux
Et dont j’épelle en vain l’insondable mystère,
Vous qui voyez rêver mon âme solitaire,
Est-il aux infinis des mondes merveilleux,

Où mes terrestres yeux, clos par la mort fidèle
S’ouvriront à nouveau, plus fervents et plus purs,
Pour se griser sans fin en d’étranges azurs
Des aspects imprévus d’une beauté nouvelle !

Ai-je toujours vécu ? Revivrai-je toujours ?
Je me sens infinie. Etoiles immortelles,
Dites, le savez-vous, nos âmes seraient-elle
Promises comme vous à d’innombrables jours ?

Vous qui savez mourir, enseignez-nous la vie,
Petits oiseaux d’un jour, fleurettes d’un matin,
Qui vivez pleinement votre léger destin
Et puis vous éteignez sans regret, sans envie !

L’homme va gaspillant sa vie au fil des jours,
Mais parfois, inquiet du vide de ses heures,
Il se plait à rêver d’éternelles demeures
Où se magnifieront son œuvre et ses amours !

Rêve avec la nuit bleue et fleuris avec l’aube,
Illumine ton cœur à toutes les clartés,
Emplis, emplis tes yeux de toutes les beautés
Que l’une fait éclore et que l’autre dérobe !

Prête une oreille émue à toutes les chansons,
Entends le nid, la feuille et les claires fontaines,
Le vent léger du soir, le chant des mers lointaines,
La vie aux mille voix, aux multiples frissons !

Garde un corps jeune et frais à ton âme sylphide,
L’homme immobile et triste est plus mort que vivant,
Avec l’oiseau rieur plonge-toi dans le vent,
Danse à l’ombre des bois quelque danse fluide,

Aime d’amour profond tes frères, les humains,
Aime l’art qui libère, et les chants, et les livres,
Avec l’archet vibrant, fais courir tes doigts ivres,
Que le pinceau s’anime, ardent, entre tes mains !

Aime le pauvre amer, fais-lui, douce, sa vie !
Façonne d’autres cœurs au moule de ton cœur,
Et quand le soir viendra, de ton destin, vainqueur,
Couche-toi pour mourir, sans regret, sans envie.

Iris Hoarau (1896 † 1982), Sérénité – Testament. Poèmes mes Enfants (1980).

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Sérénité – Testament n’est pas daté mais constitue le cœur de la dernière partie du recueil d’Iris Hoarau « Poèmes mes Enfants » intitulée Envoi. Sérénité – Testament forme en quelque sorte le testament spirituel de l’autrice et fut peut-être rédigé à l’occasion de l’impression de ses poèmes sur les presses de l’Imprimerie Cazal deux ans avant son décès, alors qu’elle été âgée de 84 ans.

Lettre au chevalier de Bertin – Evariste de Forges de Parny (1753 † 1814)

Lettre au chevalier de Bertin - Evariste de Forges de Parny - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancDe l’île de Bourbon, janvier 1775

Tu veux donc, mon ami, que je te fasse connaître ta patrie ? tu veux que je te parle de ce pays ignoré, que tu chéris encore parce que tu n’y es plus ? je vais tâcher de te satisfaire en peu de mots.

L’air est ici très sain ; la plupart des maladies y sont totalement inconnues ; la vie est douce, uniforme, et par conséquent fort ennuyeuse; la nourriture est peu variée ; nous n’avons qu’un petit nombre ils sont excellents.

Ici ma main dérobe à l’oranger fleuri
Ces pommes dont l’éclat séduisit Atalante ;
Ici l’ananas plus chéri
Elève avec orgueil sa couronne brillante ;
Sur ce coteau l’atte pierreuse
Livre à mon appétit une crème flatteuse ;
La grenade plus loin s’entr’ouvre avec lenteur ;
La banane jaunit sous sa feuille élargie ;
La mangue me prépare une chair adoucie ;
Un miel solide et dur pend en haut du dattier ;
La pêche croît aussi sur ce lointain rivage ;
Et plus propice encor, l’utile cocotier
Me prodigue à la fois le mets et le breuvage.

Voilà tous les présents que nous fait Pomone ; pour l’amante de Zéphire, elle ne visite qu’à regret ces climats brûlants.

Je ne sais pourquoi les poètes ne manquent jamais d’introduire un printemps éternel dans les pays qu’ils veulent rendre agréables : rien de plus maladroit ; la variété est la source de tous nos plaisirs, et le plaisir cesse de l’être quand il devient habitude. Vous ne voyez jamais ici la nature rajeunie ; elle est toujours la même ; un vert triste et sombre vous donne toujours la même sensation. Ces orangers, couverts en même temps de fruits et de fleurs, n’ont pour moi rien d’intéressant, parce que jamais leurs branches dépouillées ne furent blanchies par les frimas. J’aime à voir la feuille naissante briser son enveloppe légère ; j’aime à la voir croître, se développer, jaunir et tomber. Le printemps plairait beaucoup moins, s’il ne venait après l’hiver.

O mon ami ! lorsque mon exil sera fini, avec quel plaisir je reverrai Feuillancourt au mois de mai ! avec quelle avidité je jouirai de la nature! avec quels délices je respirerai les parfums de la campagne ! avec quelle volupté je foulerai le gazon fleuri ! Les plaisirs perdus sont toujours les mieux sentis. Combien de fois n’ai-je pas regretté le chant du rossignol et de la fauvette ! Nous n’avons ici que des oiseaux braillards, dont le cri importun attriste à la fois l’oreille et le cœur. En comparant ta situation à la mienne, apprends, mon ami, à jouir de ce que tu possèdes.

Nous avons, il est vrai, un ciel toujours pur et serein ; mais nous payons trop cher cet avantage. L’esprit et le corps sont anéantis par la chaleur ; tous leurs ressorts se relâchent ; l’âme est dans un assoupissement continuel ; l’énergie et la vigueur intérieures se dissipent par les pores. Il faut attendre le soir pour respirer ; mais vous cherchez en vain des promenades.

D’un côté mes yeux affligés
N’ont pour se reposer qu’un vaste amphithéâtre
De rochers escarpés que le temps a rongés ;
De rares abrisseaux, par les vents outragés,
Y croissent tristement sur la pierre rougeâtre,
Et des lataniers allongés
Y montrent loin à loin leur feuillage grisâtre.
Trouvant leur sûreté dans leur peu de valeur,
Là d’étiques perdreaux de leurs ailes bruyantes
Rasent impunément les herbes jaunissantes,
Et s’exposent sans crainte au canon du chasseur.
Du sommet des remparts dans les airs élancée,
La cascade à grand bruit précipite ses flots,
Et, roulant chez Thétis son onde courroucée,
Du Nègre infortuné renverse les travaux.
Ici, sous les confins des états de Neptune,
Où jour et nuit son épouse importune
Afflige les échos de longs mugissemens,
Du milieu des sables brûlans
Sortent quelques toits de feuillage ;
Rarement le Zéphir volage
Y rafraîchit l’air enflammé ;
Sous les feux du soleil le corps inanimé
Reste sans force et sans courage.
Quelquefois l’Aquilon bruyant,
Sur ses ailes portant l’orage,
S’élance du sombre orient ;
Dans ses antres l’onde profonde
S’émeut, s’enfle, mugit et gronde ;
Au loin sur la voûte des mers
On voit des montagnes liquides
S’élever, s’approcher, s’élancer dans les airs,
Retomber et courir sur les sables humides ;
Les flammes du volcan brillent dans le lointain :
L’Océan franchit ses entraves,
Inonde nos jardins, et porte dans nos caves
Des poissons étonnés de nager dans le vin.

Le bonheur, il est vrai, ne dépend pas des lieux qu’on habite ; la société, pour peu qu’elle soit douce et amusante, dédommage bien des incommodités du climat. Je vais essayer de te faire connaître celle qu’on trouve ici.

Le caractère du Créole est généralement bon ; c’est dommage qu’il ne soit pas à même de le polir par l’éducation. Il est franc, généreux, brave, et téméraire. Il ne sait pas couvrir ses véritables sentiments du masque de la bienséance ; si vous lui déplaisez, vous n’aurez pas de peine à vous en apercevoir ; il ouvre aisément sa bourse à ceux qu’il croit ses amis ; n’étant jamais instruit des détours de la chicane, ni de ce que l’on nomme les affaires, il se laisse souvent tromper. Le préjugé du point d’honneur est respecté chez lui plus que partout ailleurs. Il est ombrageux, inquiet et susceptible à l’excès ; il se prévient facilement, et ne pardonne guère. Il a une adresse peu commune pour les arts mécaniques ou d’agrément ; il ne lui manque que de s’éloigner de sa patrie et d’apprendre. Son génie indolent et léger n’est pas propre aux sciences ni aux études sérieuses ; il n’est pas capable d’application et ce qu’il sait, il le sait superficiellement et par routine.

(…)

Mais sur cet affligeant tableau,
Qu’à regret ma main continue,
Ami, n’arrêtons point la vue,
Et tirons un épais rideau ;
Dégageons mon âme oppressée
Sous le fardeau de ces ennuis :
Sur les ailes de la Pensée
Dirigeons mon vol à Paris,
Et revenons à la caserne,
Aux gens aimables, au Falerne,
A toi, le meilleur des amis,
A loi, qui du sein de la France
M’écris encor dans ces déserts,
Et que je vois bâiller d’avance
En lisant ma prose et mes vers.

Que fais-tu maintenant dans Paris ? tandis que le soleil est à notre zénith, l’hiver vous porte à vous autres la neige et les frimas.
(…)

Peut-être hélas ! dans ce moment,
Où ma plume trop paresseuse
Te griffonne rapidement
Une rime souvent douteuse,
Assiégeant un large pâté
D’Alsace, arrivé tout à l’heure,
Vous buvez frais à ma santé,
Qui pourtant n’en est pas meilleure.

(…)

Et vous, ô mes amis ! lorsque l’Aurore, prenant une robe plus éclatante, vous annoncera l’heureux jour qui doit me ramener dans vos bras, qu’une sainte ivresse s’empare de vos âmes :

D’une guirlande nouvelle
Ombragez vos jeunes fronts ;
Et qu’au milieu des flacons
Brille le myrte fidèle.
Qu’auprès d’un autel fleuri
Chacun d’une voix légère
Chante pour toute prière,
Regina potens Cypri ;
Puis venant à l’accolade
D’un ami ressuscité,
Par une triple rasade,
Vous salûrez ma santé.

Evariste de Forges, chevalier de Parny (1753 † 1814), Œuvres complètes, tome I (1775-1806) – Mélanges – Au même (Lettre au chevalier de Bertin). De l’Ile de Bourbon, janvier 1775.

Commentaire

Cette lettre s’inscrit dans la tradition épistolaire du XVIIIème siècle, où l’échange de pensées était autant un art littéraire qu’un moyen de commenter la société. Evariste de Forges de Parny, dont l’esprit vif et la verve acérée traversent ses écrits, s’adresse ici par sa Lettre au chevalier de Bertin, à un ami d’enfance ayant quitté l’Ile Bourbon pour la Métrople. Par ce courrier, Parny conjugue élégance formelle, critique sociale et réflexion morale, dévoilant ainsi la complexité d’une époque en pleine transition.

Connu pour son style à la fois raffiné et impertinent, Parny mixe ici dans son épître prose et vers. L’auteur, s’adressant à un ami nostalgique de sa patrie, use d’un ton à la fois descriptif et poétique mais aussi ironique pour évoquer la nature, le climat et même les caractères locaux. Ce document se révèle être à la fois un témoignage de l’expérience de la vie sous les Tropiques et une méditation sur le contraste entre la diversité apparente de la vie insulaire et l’uniformité qui, paradoxalement, en rend le quotidien terne.

Cette Lettre au chevalier de Bertin de janvier 1775 se présente ainsi comme un texte riche et contrasté. D’un côté, elle célèbre l’abondance et la beauté d’un environnement tropical, fait de fruits exotiques et de paysages grandioses ; de l’autre, elle dénonce l’uniformité, la monotonie et même la rudesse d’un climat qui asphyxie les sens et l’esprit. Par son ton ironique et sa verve poétique, l’auteur transforme une description de l’île de Bourbon en une réflexion sur le rapport entre nature, société et sentiment d’exil. Au final, cette Lettre au chevalier de Bertin n’est pas seulement un portrait de terre lointaine, mais également un écho vibrant du désir d’apprécier la richesse de ce que l’on possède.

En savoir plus pour replacer la Lettre au chevalier de Bertin dans son contexte littéraire :
Jean-Michel Racault. L’ailleurs et l’exotisme dans l’œuvre de Parny : contours, empreintes et traces.
Séminaire ”Poésies érotiques d’Evariste Parny”, Ecole Doctorale Européenne des Universités de
Bologne et Clermont-Ferrand, Dec 2010, Pont-du-Chateau, France. pp.7-43. ffhal-01174568f

La légende de l’Ile – Anne-Mary de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943)

La légende de l'Ile - Anne-Mary de Gaudin de Lagrange - Poésie réunionnaise - Le Pétrel BlancLes doigts étincelants de la vague océane
Ont ciselé l’anneau de tes savanes ;
Les anciens volcans
Ont creusé tes ravins, ont sculpté ta montagne ;
Le soleil et la pluie ont béni tes campagnes,
Mon pays rayonnant !

Tu contemplais longtemps, sur des flots solitaires,
L’immuable reflet des aubes millénaires.
Ton cœur silencieux

Palpitait alangui dans l’or des crépuscules,
Lourd du rêve immobile où le siècle s’annule
Sous le regard de Dieu.

La Forêt étendait, puissante, inviolée,
La ramure, de nids et d’élytres peuplée,
De ses nattes géants ;
Et, des cimes des monts, aux falaises, aux plages,
Seuls, les oiseaux jaseurs froissaient sous le feuillage,
Le silence odorant.

Le datura, l’orchis et le pâle longose
Emmêlaient leurs encens, et la fleur de jamrose
Défaisait son pistil
A l’ombre des troncs que l’aurore ensanglante,
Où la brise imprégnait de senteurs enivrantes
Son voyage d’exil.

Son souffle, un jour guida, vers ta rive, les voiles
De nefs que conduisaient la Croix des champs d’étoiles.
Un lumineux matin,
Des hommes sont venus vers Toi. Porteurs de flamme,
Royaux, ils t’ont fait don tout ensemble d’une âme,
D’un nom et d’un destin.

Ils ont brisé la chaîne de ton privilège.
Ils ont, de l’ineffable et divin sortilège,
Rompu le filet d’or.
Mais tes yeux clos se sont ouverts, et, sur ta lèvre
Ont frémi des émois inconnus et la fièvre,
L’orgueil des beaux essors.

Durs pionniers, ils ont, sans faiblir à la peine,
Su vaincre ta forêt, ensemencer ta plaine,
Défricher tes halliers.
Mais, que de fois, soudain, mordus de nostalgie,
Leur cœur s’émut, songeant à la France, Patrie
Qu’on ne peut oublier !

L’humble clocher de bois dressé sur ton rivage
Rappelait à chacun le champ et le village
Qu’il ne devait revoir ;
Et leurs yeux se mouillaient en écoutant, sereine,
Tinter la cloche qui disait, comme en Touraine,
La douceur des beaux soirs.

Ils pliaient les genoux et portaient des couronnes
Au pauvre autel de pierre où trônait la Madone
D’olivier ou d’ormeau ;
Et, fidèles aux saints des paroisses natales,
Ils nommaient, d’après eux, le torrent qui dévale.
La crique ou le hameau.

Les parlers de Bretagne et de l’Ile de France
Et les dictons normands, les chansons de Provence,
Aux lèvres se nouant,
Sous les toits de palmier menaient la farandole ;
Et les sangs se mêlant achevaient le symbole
Aux fronts clairs des enfants.

Ils dorment aujourd’hui sous le sable des grèves
Du sommeil en lequel tout noble effort s’achève,
S’affirme ou se défait.
Ils possèdent toujours leur trésor, O mon Ile !
Ces coteaux, ces vallons, ces bois, ces champs fertiles
Où leur race renaît.

N’as-tu point regretté les splendeurs solitaires
De l’Aube où, vierge encor, Douce Silentiaire,
Penchée au bord des flots,
Tu te berçais infiniment du même songe,
Ignorant, de l’humain, les clartés, le mensonge,
Le rire et les sanglots ?

Non ! Tu sus préférer l’angoisse maternelle
Qui tressaille en l’Amante, et l’étreinte immortelle,
Le baiser triomphal.
Tu n’as pas craint la vie et tout ce qu’elle fonde…
Son rythme bruissant, sa souffrance féconde,
Son dur labeur royal.

Sans vain regret des stériles béatitudes,
Tu fis tienne à jamais la haute inquiétude
Qui recréa ton cœur,
Toi qui fus l’Epouse et demeures l’aïeule,
Au front que l’on vénère, aux mains qu’on baise, seules,
En les mouillant de pleurs.

Mais savourant ta part plus ample du Mystère
Des douleurs, des amours, de l’espoir, des prières,
Des tremblants renouveaux,
Tu gardes, O Patrie ! une grave tendresse
A ceux qui t’ont légué leur suprême richesse :
La tombe et les berceaux.

Tu vois flotter leur ombre au bord de tes collines,
Tandis que vibre encore au creux de tes ravines
Un écho de leurs voix.
Tu sens battre en ton cœur leur Désir et leur Rêve…
Leur sang se mêle au tien. Il bouillonne en la sève
Des moissons et des bois.

Anne-Mary de Gaudin de Lagrange (1902 † 1943), La légende de l’Ile, Poèmes pour l’Ile Bourbon, novembre 1935. Éditions Classiques Garnier, 1941 (réimpr. 2008) (OCLC 974790860)

A Sainte-Marie-de-Réunion – Georges-François (1869 † 1933)

A Sainte-Marie-de-Réunion - Georges François - Poésie réunionnaise - Le Pétrel Blanc

A Sainte-Marie de Réunion
sous le pont,
coule l’eau verte des guildives.
A Sainte-Marie les souffleurs d’ancives
attendent près de leurs paniers de poissons.

N’est-ce pas que tu aimes ce coin qui est joli
à cause des trottoirs
bordés de boutiques
où sont assis
les malgaches, les asiatiques,
les noirs ;
à cause aussi de la vieille église
dont la porte est toujours ouverte
et qui a sur ses bardeaux des mousses grises
et sur ses murs des mousses vertes.

Attendons un instant sur la route.
Cette heure est entre toutes
exquise,
qui jette aux tas de macadam
les fleurs de flamboyants rouges comme des flammes
et les flammes du ciel rouges comme les fleurs.

Depuis si longtemps l’horloge est à la même heure,
que nous sommes toujours exacts au rendez-vous
avec ce qui est doux à mes yeux et à ton cœur :
la mer qui monte et l’ombre qui tombe
et rampe comme un grand lierre
parmi les tombes
du cimetière.

Encore un instant pour jouir de cette heure
et attendre que les aloès et les ronces
soient plus bleus dans le crépuscule qui se fonce.

C’est le grand mystère
quotidien
qui revient
sur l’enchantement de la terre,
sur les chemins qui se font déserts
au loin,
avec juste assez de vent
pour faire croire à de la brise.

En route ! un coup de mouchoir au pare-brise,
et ôte tes gants :
tu sentiras mieux les vibrations du volant.
Il y a, mon cher Amour,
la même chose, la même quantité de sentiments
dans les départs et les retours,
notre vie a tenu dans ces deux moments.
Notre vie fut immense et profonde
de s’être déroulée autour du monde.

Maintenant, il y a la paix sur ton visage
de lumière,
et chaque soir enfin le même paysage
pour la même promenade coutumière.

Rentrons à la ville où s’en doute déjà
la petite servante
au corsage fané de jaconas,
a allumé les lampes
de la vérandah.

Grands bras des arbres qui font adieu,
tapis roulant,
la mer sombre, le ciel bleu,
des floraisons d’ylang-ylang,

et puis, rien, un passant, et puis rien
que les petites lanternes tranquilles
des yeux électriques des chiens
sous les phares de l’automobile…
Et voici les premiers réverbères de la ville.

Georges-François (1869 † 1933), A Sainte-Marie-de-Réunion, Poèmes d’Outre-Mer (1931 – réédition 2022)

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